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Institut de Relations Internationales et Stratégiques
Updated: 2 weeks 4 days ago

« En Egypte, la peine de mort est une arme politique »

Thu, 28/05/2015 - 18:08

Les tribunaux égyptiens ont condamné à mort, le16 mai. Le président destitué Mohamed Morsi ainsi que plus de 100 autres accusés, dont de hauts responsables de l’organisation des Frères musulmans, à l’issue de ce que les organisations de défense des droits de l’homme ont qualifié de « simulacre de procès ». Explications de Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), spécialiste du Moyen-Orient.

Comment faut-il interpréter la condamnation à mort de l’ancien président Mohamed Morsi ainsi que de plus de 100 autres accusés ?

Ces décisions témoignent de l’état déplorable de la justice pénale en Égypte et ne sont qu’une illustration de la répression sauvage qui est en cours dans le pays. Des condamnations à la peine capitale sont prononcées à tour de bras. Seul le contexte politique peut permettre de comprendre ces événements. Depuis le coup d’État du général Abdel Fattah al-Sissi, en juillet 2013, il y a une sorte d’hystérie anti-Frères musulmans, une répression extrêmement brutale à rencontre de ses dirigeants, mais aussi de ses militants ou même de ses cadres intermédiaires. On estime à 1400 le nombre de morts dans les manifestations contre le nouveau régime, et il y aurait entre 20000 et 40000 prisonniers d’opinion. Ces chiffres montrent la détermination du général Sissi à éliminer la confrérie islamiste.

Cette condamnation est donc un signal envoyé aux Frères musulmans…

Plus largement, il s’agit d’effrayer tous ceux qui seraient tentés de contester le régime. À partir du moment où on qualifie les Frères musulmans d’organisation terroriste, dans un contexte moyen-oriental très compliqué, c’est la porte ouverte à tous les abus. Et cela explique l’aspect massif de toutes ces condamnations à mort. Cette répression contre tous ceux qui revendiquent des droits démocratiques produit une justice expéditive. Faut-il rappeler que Mohamed Morsi est le seul président élu démocratiquement dans toute l’histoire de l’Egypte ? La machine répressive égyptienne ternit chaque jour un peu plus l’image du régime. Mais les critiques venues du monde entier n’ont en rien ébranlé le maréchal-président, conscient d’être d’abord perçu comme un rempart l’islamisme et un allié stratégique pour les Occidentaux.

En Égypte, la peine de mort est-elle devenue une arme politique ?

C’est uniquement comme cela qu’il faut l’interpréter. Ce n’est pas de la justice. Les attendus du procès contre Morsi sont risibles. Ce dernier est accusé de haute trahison parce qu’il aurait livré des secrets d’État au Hamas et au Hezbollah libanais. C’est du grand n’importe quoi. Il faut être clair, c’est un procès politique. Le message des militaires est le suivant : « Nous allons vous éradiquer et nous irons jusqu’au, bout. » C’est une vue de l’esprit. Créés en 1928, les Frères musulmans sont très implantés dans la société égyptienne. Et ils ont l’habitude de la clandestinité.

Cette condamnation sera-t-elle appliquée ?

Rien n’est moins sûr. Et en tout cas, elle ne le sera pas tout de suite. Un verdict final sera rendu e 2 juin, après avis non contraignant du mufti de la République, la plus haute autorité religieuse du pays. En Egypte, toutes les condamnations à la peine capitale doivent faire l’objet d’un avis religieux. Les sentences définitives sont finalement transmises au président de la République, auquel la loi confère le pouvoir de commutation et de grâce. Les avocats de Mohamed Morsi ont aussi affirmé qu’ils feraient appel. Ils travaillent dans des conditions difficiles. Cela peut prendre plusieurs mois. Une campagne internationale, voire des pressions des Etats Unis – qui sont plutôt embarrassés par cette affaire -peut faire pencher la balance. Je suis incapable de vous dire si les condamnés vont être exécutés. II y a trop de paramètres.

La peine de mort a-t-elle été beaucoup appliquée en Égypte ces dernières années ?

L’opinion publique a toujours été favorable à la peine de mort, pratiquée depuis de très nombreuses années notamment pour des crimes de droit commun. Selon Amnesty International, l’Egypte figure en tête des pays de la région ayant prononcé le plus grand nombre de sentences. Les autorités au pouvoir prévoient l’adoption de nouvelles dispositions de lutte contre le terrorisme, qui étendaient le champ d’application de la peine de mort notamment pour la constitution d’une « organisation terroriste », la participation à des « actes terroristes » entraînant la mort ou le fait d’être à la tête d’une « bande » qui s’en prend aux forces de sécurité. Le pouvoir militaire a peur qu’il y ait de nouvelles explosions sociales, c’est la raison pour laquelle il mené une politique de répression très dure. Pour lui, la peine de mort pourrait décourager ceux qui voudraient encore le contester.

FIFA : «Ces interpellations sont un véritable coup de tonnerre»

Thu, 28/05/2015 - 17:26

Cette action de la police américaine était-elle prévisible ?

Non, on ne l’attendait pas même si nous savions que des enquêtes pour corruption sont en cours depuis pas mal de temps. Interpeller de hauts responsables de la Fifa deux jours avant l’élection de son président, constitue un véritable coup de tonnerre. C’est d’ailleurs certainement pour cela que la police américaine a agi à ce moment précis.

Pensez-vous, justement, que dans ces conditions l’élection du président peut avoir lieu ?

Je pense qu’il est nécessaire de la reporter pour qu’elle se déroule dans un climat serein. Si Joseph «Sepp» Blatter tente de passer en force, faisant fi de cette affaire, cela serait très mal perçu et pourrait se retourner contre lui s’il n’est pas, semble-t-il, visé par ces procédures.

Pourquoi les USA sont, semble-t-il, les seuls à avoir ouvert des enquêtes sur des représentants de la Fifa et à intervenir en Suisse alors que plusieurs pays sont concernés par ces éventuelles malversations ?

Tout d’abord, certaines opérations financières frauduleuses se seraient produites sur le sol américain, ce qui les met en première ligne. De plus, les USA, qui ont une conception intrusive du droit, entretiennent de bonnes relations avec l’état helvétique, tout particulièrement en matière d’extradition. La justice américaine est ainsi quasi certaine que les personnes interpellées leur seront remises. Dans d’autres pays, cela n’aurait pas forcément été le cas. N’oublions pas non plus, que les USA n’ont pas décroché la Coupe du monde et en garde une rancœur.

Depuis plusieurs dizaines d’années, la Fifa est secouée par des affaires similaires. Est-ce à dire que cette association est totalement corrompue ?

On ne peut pas dire que tout le monde est mouillé, non. Beaucoup se plaignent de son fonctionnement et de son manque de transparence. Il y a certainement des gens corrompus mais ce n’est pas la mafia. On peut penser que cette organisation n’est plus adaptée au monde d’aujourd’hui et qu’il est indispensable de la réformer. C’est d’ailleurs, à l’instar de Michel Platini (président de l’UEFA) ce que pas mal de monde demande. La Fifa n’a, pour l’heure, aucun compte à rendre à personne, si ce n’est à la justice.

Certains sont prêts, à coups de millions d’euros ou de dollars, à corrompre ou à se faire corrompre. Accueillir la Coupe du monde ou décrocher des contrats de diffusion de matchs sont donc des marchés extrêmement juteux ?

Pour un pays, ce n’est pas qu’une question d’argent. Certains en perdent d’ailleurs en organisant cet événement. Mais cela génère du prestige et une exposition mondiale exceptionnelle. ça offre aussi une formidable occasion de créer une cohésion intérieure. Certains présidents veulent à tout prix cet événement pour asseoir leur popularité. C’est un enjeu de puissance et symbolique. C’est cela que cherche le Qatar par exemple. Pour des entreprises de médias ou autres, les contrats occasionnent, par contre, très souvent des retombées financières énormes. C’est pour tout ça que pas mal de gens sont prêts à pas mal de choses, parfois malhonnêtes, pour profiter des retombées de la Coupe du monde».

Intelligence économique et sécurité : cap vers un avenir commun

Thu, 28/05/2015 - 12:42

Du 4 au 6 juin 2015 se déroulera le Sommet de l’Intelligence économique et de la sécurité (IES), à Chamonix-Mont-Blanc. Un événement inédit, qui réunira pour la première fois ces deux disciplines sœurs au sein du même cadre, organisé en partenariat avec l’IRIS. Alain Juillet, Président du Club des directeurs des entreprises de sécurité et ancien Haut responsable de l’intelligence économique pour le Premier ministre, mènera les conférences de la journée publique du Sommet IES. Il revient sur les dernières avancées françaises et ouvre la réflexion sur l’avenir.

En 2015, soit un peu plus de vingt ans après le rapport Martre de 1994, qui posait les bases de l’intelligence économique et la stratégie des entreprises en France, l’intelligence économique et la sécurité sont devenues des enjeux de premier ordre pour les gouvernements et les grands groupes économiques. Les usages d’internet et du numérique sont aujourd’hui pleinement intégrés à la réflexion d’ensemble. Il ne s’agit plus de concepts stratégiques d’une part et d’outils technologiques d’autre part : une approche globale émerge et la France y participe pleinement. « Intelligence économique et sécurité sont intimement liées, affirme Alain Juillet. On ne peut faire sérieusement de l’intelligence économique sans protéger ses propres données. Les deux disciplines utilisent déjà nombre d’outils communs et des techniques de plus en plus sophistiquées, exigeant des experts et des analystes de haut niveau. Elles doivent être intégrées toutes les deux dans le processus décisionnaire. Pourtant on a eu tendance à les séparer pendant longtemps, la première étant considérée comme très technique et la seconde comme très basique. L’arrivée du numérique et l’entrée dans le cyberespace se sont chargées de faire évoluer les mentalités. »

Au Sommet IES 2015, de hauts responsables institutionnels et privés, des dirigeants d’entreprises, juristes, chercheurs et journalistes spécialisés, seront réunis pour échanger et se sensibiliser mutuellement aux dernières avancées dans leurs domaines respectifs. Dépassant le cadre purement théorique, ils se focaliseront sur les aspects pratiques qui intéressent directement « ceux qui proposent » et « ceux qui disposent ». Parmi les grandes tendances à l’agenda de leurs travaux, les problématiques liées à la sécurité des systèmes d’information et la cybersécurité figurent au premier plan. « L’ouverture du cyberespace, la généralisation du numérique et l’arrivée du big data changent nos approches et nous obligent à penser sans frontières, poursuit Alain Juillet. D’autant que le nombre d’acteurs étatiques, industriels ou criminels est en constante progression. Aujourd’hui, l’information utile existe quelque part et le problème est de la sélectionner parmi la quantité d’informations disponibles. Parallèlement tous nos systèmes de stockage et de traitement, tous nos process industriels peuvent être attaqués, détournés ou piratés. Savoir, dans cet environnement, apporter en temps utile les réponses nécessaires, requiert une expertise, une mise en réseau des informations et une remise à niveau permanentes. » Autre tendance du Sommet IES 2015 : l’influence. Bien au-delà de la communication, de la propagande ou de la publicité, ce champ nouveau est utilisé par les meilleurs pour appuyer leurs idées et neutraliser celles des autres. « Quand on voit dans notre pays l’action de certaines ONG et autres lobbies anglo-saxons pour empêcher des lois ou contrer nos entreprises, reprend Alain Juillet, on prend conscience qu’il faut les identifier, décoder leurs comportements et trouver des parades car leurs actions sont souvent dévastatrices pour leurs cibles. »

Les développements progressifs ont hissé la France parmi les pays les plus performants

La prise de conscience a pris un certain temps en France, depuis les débuts de l’intelligence économique il y a vingt-ans. C’est en 1997 que le général Jean Pichot-Duclos et Christian Harbulot théorisent pour la première fois la « guerre économique », en fondant l’École de guerre économique, sur le constat, reprend Alain Juillet, que « nous n’avons pas d’amis, quelques partenaires temporaires et énormément d’ennemis de tous bords et de toutes origines. Chacun veut privilégier l’emploi et développer la croissance chez lui, ce qui ne peut se faire qu’au détriment des autres. » En 2003, le député Bernard Carayon justifie dans la même idée le concept de « patriotisme économique », dans son rapport sur l’intelligence économique, la compétitivité et la cohésion sociale. C’est suite à ce rapport qu’Alain Juillet est nommé premier Haut responsable à l’intelligence économique par le gouvernement Raffarin, fonction qu’il occupera jusqu’en 2009. A l’époque, tous les jalons étaient à poser, tout était à inventer, car la France découvrait qu’elle pouvait se faire piller des informations hautement stratégiques par des pays alliés. « Le problème était de définir ce qu’il fallait faire, se souvient l’ancien haut fonctionnaire. Sensibiliser tous les acteurs publics et privés, former des spécialistes, déployer un réseau d’excellence sur le plan territorial, adapter nos lois à la réalité du marché international, et aider les entreprises au niveau défensif et offensif. La difficulté majeure est venue de la naïveté de nos concitoyens, se croisant avec une idéologie administrative les empêchant d’admettre la simple réalité. » Une fois les grandes bases posées, la fonction et les missions ont évolué. Aujourd’hui, Claude Revel, Déléguée interministérielle à l’Intelligence économique, toujours sous l’égide du Premier Ministre, a notamment publié un rapport sur le développement d’une influence normative internationale stratégique. La France compte aujourd’hui parmi les pays performants dans le domaine de l’intelligence économique.

« Notre pays a eu du mal à évoluer car cela heurtait ses idéaux et ses valeurs mais tout le monde comprend maintenant qu’il faut réagir. La prise de conscience est généralisée, affirme le spécialiste. L’angélisme des Français s’est trouvé confronté à la réalité : dureté du marché international sur le plan des marges et des coûts, révélations de Snowden qui n’a fait qu’officialiser ce que nous disions depuis des années, difficultés de la recherche et de l’innovation quand les concurrents profitent de vos faiblesses pour piller ce qui constituera votre avenir. » Tout le monde s’accorde désormais sur le fait que préserver les intérêts français et sécuriser les informations stratégiques et économiques du pays est une impérieuse nécessité. « Quand il s’agit de survivre les Français sont un peuple courageux, malin et réactif et l’engouement pour l’intelligence économique en est un révélateur, selon Alain Juillet, qui nuance cependant : mais ne nous leurrons pas. Quand on voit comment nous sommes incapables d’adopter une loi sur le secret des affaires pour nous protéger des prédateurs alors que la plupart des grands pays l’ont votée depuis longtemps, on se dit qu’il y a encore du chemin à faire, par rapport en particulier aux Anglo-Saxons.»

Survivre dans le monde de demain implique une remise en cause permanente

Aujourd’hui, l’intelligence économique et la sécurité ont tout de même atteint une certaine maturité : les techniques de veille et d’analyse sont maîtrisées, la France sait assurer la sécurité matérielle et physique de ses sites et dispose de techniques et d’outils bien adaptés. Mais les nouveaux défis ne manquent pas. « Demain les actions offensives et défensives concerneront essentiellement l’immatériel et se dérouleront dans le cyberespace, qui est par essence multidimensionnel, explique Alain Juillet. Or, dans ce nouveau champ d’action, nous en sommes aux balbutiements tant au niveau des moyens que des techniques. Nous découvrons tous les jours de nouvelles approches qui multiplient les possibilités, changent les règles du jeu et nous obligent à remettre en cause une bonne partie de nos fondamentaux. » Alain Juillet prévoit ainsi que « l’accélération du temps opérationnel va bouleverser les organisations, obligeant le décideur à déléguer une bonne partie de ses fonctions à ses subordonnés, qui disposeront d’un niveau de connaissance disponible sans commune mesure avec aujourd’hui. L’exigence d’expertise va aussi amener à travailler en réseau, incluant l’entreprise et ses sous-traitants. Survivre dans le monde de demain implique une remise en cause permanente. Résister suppose la mise en place de moyens de défense dans lesquels chacun à un rôle à jouer. L’efficacité globale s’appuie sur la solidarité individuelle.» Institutions et entreprises vont donc devoir modifier sans tarder leurs normes de travail, leurs chaînes hiérarchiques, leurs cultures et leurs habitudes propres, sous peine de se retrouver en queue de wagon, dans une compétition internationale dont les frontières sont aujourd’hui dématérialisées.

« Il faut que l’intelligence économique et la sécurité diffusent partout, analyse Alain Juillet. Chacun doit en être porteur et prendre conscience qu’on ne peut plus gagner sans avoir les bonnes informations, et qu’on doit se protéger contre ceux qui tentent de récupérer nos secrets d’entreprises pour gagner la compétition internationale. Cet état d’esprit doit être partout, mais commence par les responsables au plus haut niveau de l’entreprise comme de l’administration. C’est eux qu’il faut convaincre en priorité. » D’où l’intérêt de la rencontre privilégiée que constitue le Sommet IES 2015, pour les grands décideurs institutionnels et dirigeants d’entreprises amenés à définir la meilleure façon d’avancer ensemble face aux enjeux nouveaux d’un monde où la défense des intérêts, la sécurité et la prospérité se jouent de concert. « Je serais étonné si l’une des conclusions de ce Sommet n’était pas qu’il faut repenser nos modèles. », conclut Alain Juillet.

Scandales de corruption : la FIFA est-elle impossible à réformer ?

Wed, 27/05/2015 - 18:30

Le 27 mai, sept hauts responsables de la Fédération internationale de football (FIFA) ont été arrêtés par les autorités suisses pour des faits présumés de corruption. Ces accusations vous surprennent-elles ? Est-ce une première dans l’histoire des grandes instances de gouvernance du football ?
Oui et non. Non, puisque depuis de nombreuses années maintenant, on entend beaucoup de rumeurs sur des cas de corruption, de trucages, de blanchissement ou de malversations qui ont lieu à la tête de la FIFA et de certaines autres fédérations sportives internationales. Des enquêtes menées par la BBC notamment ont révélé ces pratiques. Au début des années 2000, il y a aussi eu quelques enquêtes judiciaires entreprises par le parquet fédéral suisse mais qui n’ont à l’époque pas abouti.
Cependant, c’est la première fois que la justice américaine se penche sur le dossier. En ce sens, on peut donc être surpris. On constate que la justice américaine n’hésite pas à appliquer le principe de l’extraterritorialité, c’est-à-dire que des faits potentiellement entrepris à l’étranger par des individus ou des entités étrangères peuvent tomber sous le coup de la loi américaine. On sait depuis plusieurs années que le FBI enquêtait sur la FIFA. Des fuites ont révélé que Chuck Blazer, un ancien membre du Comité exécutif de la FIFA et secrétaire général de la Confédération de football d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale et des Caraïbes (CONCACAF), coopérait avec le service de renseignement intérieur en réalisant des écoutes d’autres membres du comité exécutif de la FIFA. Ces arrestations sont donc l’aboutissement d’années d’enquête de la part des Américains, ce qui n’est en même temps qu’un début. Il va certainement y avoir un procès dans la mesure où les autorités américaines n’hésitent pas à juger ou à condamner des entités ou des individus étrangers.
C’est effectivement une première dans l’histoire des grandes instances de gouvernance du football, et même du sport en général, de voir la justice américaine aussi sévère et assidue dans l’application des lois. Il faut rappeler que les grandes fédérations sportives bénéficient d’une relative immunité judiciaire en Suisse depuis qu’elles s’y sont installées au début du 20ème siècle. Il me semble que ces évènements marquent donc la fin de cette impunité.

Pourquoi la FIFA essuie-t-elle de si nombreuses critiques depuis tant d’années sur sa gouvernance ? Une refonte de la FIFA et de son fonctionnement est-elle envisageable ?
Les grandes critiques liées à toute cette palette de fraudes peuvent s’expliquer par plusieurs caractéristiques intrinsèques à la FIFA.
Il y a premièrement le fait que la FIFA brasse énormément d’argent (environ 1,4 milliard d’euros de revenus annuels). Ensuite, on sait également qu’il n’y a que très peu de régulation interne à la FIFA. Finalement c’est une petite structure qui ne compte pas plus de 400 salariés. On sait aujourd’hui, au vu notamment de la manière dont l’institution gère les différentes affaires qui l’entachent, qu’il n’y a que très peu de contrôle sur ses activités. Enfin, la FIFA a un caractère fondamentalement international : des fédérations nationales agissent avec des confédérations régionales qui sont elles-mêmes en relation avec des individus possédant des comptes off-shore, régis par différentes législations. Etant donné qu’il n’existe pas de police internationale, il est donc très difficile pour un enquêteur national de suivre toutes les activités de la FIFA à travers le monde, concernées par différentes juridictions et différentes régions du monde. Ce qui touche la FIFA aujourd’hui est un phénomène qui impacte d’autres secteurs qui sont également à haute liquidité et au caractère international important.
La refonte de la FIFA est envisageable puisque son image publique, et par extension celle du football mondial, sont gravement touchées par toutes ces affaires. Pour le moment, la FIFA a montré très peu de zèle à mettre en place des réformes. On l’a vu avec le rapport Garcia l’année dernière dont les conclusions n’ont finalement pas été reprises par la FIFA. L’enquêteur américain qui travaillait pour la fédération a par ailleurs démissionné et s’est désolidarisé des conclusions de la FIFA vis-à-vis de ce rapport. Il n’y a donc eu que des petites réformes à la marge qui ont été mises en œuvre. Ces prochains jours de pression médiatique vont peut-être forcer le changement. En tout cas, c’est à espérer. A mon sens, il faudrait également que les sponsors, qui financent une grande partie des revenus de la FIFA, critiquent l’institution et poussent les dirigeants à changer le système. Très récemment, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, ainsi que de nombreuses associations, représentants de la société civile ou d’anciens joueurs médiatiques, ont fait pression dans ce sens. Mais pour l’instant, le système « Blatter » a toujours réussi à s’en sortir.

Si Sepp Blatter est reconduit dans ses fonctions, sa position sera-t-elle mise à mal par cette nouvelle affaire ? Quid des prochains rendez-vous mondiaux ?
En plus des arrestations effectuées à la demande des autorités américaines, les Suisses ont annoncé qu’ils menaient une enquête pour blanchissement d’argent lié aux affaires des Coupes du monde 2018 et 2022. La position de Sepp Blatter est évidemment mise à mal, comme toujours, mais il arrive à chaque fois à se maintenir à la tête de l’institution. Pour autant, la pression est aujourd’hui tellement grande qu’il serait étonnant réussira qu’il tienne encore quatre ans. Sans oublier que d’ici là, la Coupe du monde de Russie mettra au jour d’autres pressions, notamment celui d’un éventuel boycott.
Cependant, il ne faut pas uniquement se concentrer sur Sepp Blatter puisque la corruption est visiblement chose courante à la FIFA. Par conséquent, si une autre personne, venant elle aussi du système, arrivait à être à la tête de l’institution ou succédait à Sepp Blatter suite à une démission, cela ne pourra pas forcément représenter un changement. D’autres organisations, comme le CIO par exemple, ont montré qu’il est possible de se réformer. Par conséquent, la FIFA en est parfaitement capable, à condition qu’il y ait véritablement une sorte de contrôle et de pression externe pour forcer un changement qui émanerait de l’intérieur..

Depuis l’installation du Comité international olympique (CIO) en 1915, la Suisse a su attirer une quarantaine de fédérations sportives internationales et une vingtaine d’autres organisations sportives, notamment pour raisons fiscales. Quid de la position de la Suisse et de sa législation en matière fiscale et pénale ?
Il est vrai que la Suisse a montré très peu de volonté à poursuivre les autorités sportives jusqu’ici. Jusqu’à très récemment, les membres des fédérations internationales sportives étaient immunisés de toute enquête liée à la corruption et au blanchissement. Mais depuis décembre dernier, une loi stipule désormais que ces personnes sont « politiquement exposées » et peuvent donc faire l’objet d’une enquête pour des faits de blanchissements. D’ici deux ans, elles pourront également être poursuivies pour des actes de corruption, ce qui est tout à fait nouveau. Ces personnes bénéficiaient auparavant stricto sensu d’une immunité judiciaire dans ces deux domaines. La Suisse, en plus d’être un paradis fiscal et d’accorder des exemptions fiscales aux fédérations sportives, était également un paradis judiciaire. Cette situation semble enfin être en train de changer.
Il faut attendre de voir si dans les prochaines années, la Suisse met réellement en place une législation plus stricte. Suite à la crise économique mondiale de 2008, les paradis fiscaux et la Suisse en premier lieu doivent répondre à de plus en plus d’accusations et de reproches vis-à-vis de leurs régimes fiscaux et judiciaires.

Conflits en mer de Chine méridionale : la solution sera-t-elle politique ou militaire ?

Wed, 27/05/2015 - 15:30

Daniel Cirera est Secrétaire général du Conseil scientifique de la Fondation Gabriel Péri. Il nous répond à l’occasion de son intervention au colloque « Nouvelles tensions en mer de Chine méridionale » organisé par l’IRIS et la Fondation Gabriel Péri le 19 mai 2015 à Paris :
– La résolution des conflits territoriaux en mer de Chine méridionale doit-elle passer par les organisations internationales et régionales ?
– Selon vous, comment expliquer la centralité de la Chine sur ces questions territoriales ?
– Selon vous, y a-t-il un risque de voir les tensions en mer de Chine méridionale déboucher sur un conflit armé ?

Élections municipales espagnoles : un nouveau paysage politique ?

Tue, 26/05/2015 - 19:47

Comment le parti Podemos a-t-il réussi à s’imposer dans le paysage politique espagnol en un an ? Quelle a été la stratégie du parti pour conquérir des électeurs ?
Tout d’abord, il faut préciser que l’Espagne n’est pas la Grèce. Podemos n’a pas gagné de majorité en Espagne, et le parti ne figure d’ailleurs pas dans les statistiques des résultats électoraux publiés par le ministère de l’Intérieur espagnol, puisque les deux candidates, l’une arrivée en tête à Barcelone et l’autre en deuxième position à Madrid, sont des candidates qui représentent des mouvements alternatifs. En effet, dans la plupart des villes espagnoles, Podemos n’a pas été en mesure de présenter des candidats aux élections municipales, mais il a en revanche appuyé des formules issues de la société civile. Ces dernières peuvent d’ailleurs être assez différentes dans leur composition à Barcelone et à Madrid. D’une manière générale, pour les élections régionales Podemos arrive en troisième position. Le Parti Populaire (PP), actuellement au gouvernement national, arrive en premier et les socialistes (PSOE) arrivent en deuxième position. Le résultat de Podemos aux élections régionales est donc le seul qu’on puisse réellement prendre en considération car le parti s’est présenté sous son étiquette. Ce résultat montre effectivement que Podemos est en cours de consolidation, alors que le parti a à peine un an et demi d’existence.
Finalement, le fait intéressant de ces élections municipales est que les électeurs espagnols ont voté pour qu’existent, à côté des grands partis, des forces nouvelles qui permettent de faire passer le message d’un mécontentement face à la situation économique et surtout sociale du pays. Ils ont par exemple privilégié à Barcelone l’élection d’une jeune femme, Ada Colau, qui s’est fait connaitre en présidant une association de défense de personnes expulsées de leur logement. A l’origine sans parti, sa notoriété vient de son action militante lors de la crise immobilière espagnole de 2008. C’est autour de ces questions qu’elle a bâti sa liste électorale, à laquelle s’est effectivement associé Podemos. Mais ce dernier n’est qu’un élément parmi d’autres. Il est pour l’instant difficile de spéculer sur l’avenir et de savoir ce qu’il se passera en fin d’année aux élections générales.

Podemos est un parti caractérisé d’anti-libéral, issu du mouvement des « Indignés » de 2011 en réaction à la crise économique mondiale de 2008. Selon vous, ce parti politique va-t-il s’inscrire durablement dans la politique espagnole ?
Les Indignés ont été à l’origine un mouvement spontané assez composite. Ce mouvement a donné jour à Podemos, mais également à Cuidadanos (« citoyens ») qui est un parti de centre libéral, ainsi qu’à un grand nombre de mouvements associatifs comme celui par exemple d’Ada Colau. Le message qui a été transmis par les électeurs espagnols est celui d’avoir donné un espace qui n’existait pas précédemment, à de nouvelles figures politiques, et peut-être à de nouveaux partis comme Podemos et Ciudadanos. Ce message a été envoyé à la fois au Parti Populaire (PP), qui a perdu 2 400 000 voix par rapport aux élections de 2011, et au Parti socialiste espagnol (PSOE) qui a perdu plus de 670 000 voix. Cela étant, il ne faut pas enterrer ces deux grands partis trop vite dans la mesure où ils ont malgré tout rassemblé 52% des suffrages exprimés. Le principal enseignement et le paradoxe de cette élection est d’avoir fragmenté la représentation politique, fait totalement nouveau en Espagne. Ce qui contraint les uns et les autres à mettre de l’eau dans leur vin et à dialoguer.
En effet, jusqu’à ces dernières élections, le bipartisme était la règle avec une victoire aux élections soit du PP, soit du PSOE. On se trouve désormais face à une situation où les uns et les autres vont être obligés de négocier pour constituer des majorités de gouvernement, ce qui ne sera pas chose aisée. Durant cette campagne électorale, par exemple, les socialistes, qui sont les mieux placés pour bénéficier du changement voulu par les électeurs et qui sont en position de pouvoir diriger six régions sur treize, ont accusé Podemos d’être un parti de populistes. A l’inverse, Podemos, qui est en situation de pouvoir avec les bons résultats à Barcelone et à Madrid des listes qu’il soutenait, a qualifié les socialistes de parti de « la caste ». Pourtant, après s’être envoyé des noms d’oiseaux pendant la campagne électorale, « la caste » et les « populistes » vont être obligés de s’asseoir autour d’une même table pour essayer de trouver des terrains d’entente.

Dans quelle situation économique l’Espagne est-elle aujourd’hui ? Le pays est-il sorti de la crise ?
Tout dépend de ce que l’on entend par sortie de crise. Il est vrai que les indicateurs macroéconomiques sont redevenus positifs ; le marché du logement et des travaux publics a par exemple repris. Mais le changement en ce qui concerne le quotidien d’un espagnol moyen se fait attendre, et peut-être encore pour longtemps, dans la mesure où le taux de chômage reste bloqué à 24% et que la compétitivité nouvelle qui a permis à l’Espagne de retrouver un équilibre, s’est faite sur le dos du social. Aujourd’hui, l’Espagne vend effectivement davantage à l’étranger. Cela est dû, comme dans les autres pays européens, à la dévaluation de l’euro par rapport au dollar, à la baisse des prix du pétrole, mais aussi à la pression exercée sur les salaires et sur la couverture sociale par les différents gouvernements qui se sont succédé au pouvoir depuis 2008, point de départ de la crise. Par conséquent, le sens du vote des Espagnols est que malgré une situation économique en voie d’amélioration, leur quotidien reste difficile. Ils connaissent toujours les mêmes difficultés, surtout en ce qui concerne les jeunes diplômés.

Elections en Espagne : «On peut imaginer que les tractations vont se prolonger»

Tue, 26/05/2015 - 17:45

La victoire de Podemos dimanche est-elle le signe d’un changement radical?

Il faut faire attention. Nous avons une vision des élections espagnoles avec des lunettes grecques. Or Podemos n’est pas du tout dans la même situation que Syriza. Il est arrivé seulement troisième à ces élections régionales, et la candidate en tête à Barcelone et celle qui est arrivée en deuxième position à Madrid ne sont pas des candidates de Podemos, mais des candidates issues de la société civile dont les listes ont été soutenues par Podemos. Leur percée illustre cependant le principal changement de ces élections -et la nouveauté pour l’Espagne: la fragmentation politique. Et la nécessité qui en découle de passer des alliances.

Les candidats soutenus par Podemos ne sont donc pas assurés de diriger?

Non, il va d’abors falloir négocier pour trouver des majorités. Le PSOE [socialistes] devrait a priori aller vers Podemos, et le PPE [conservateurs] vers Ciudadanos (Parti de la Citoyenneté), lui aussi reflet de la crise, qui a émergé à droite. Mais le problème, c’est que tout au long de la campagne, le PSOE a vivement critiqué le «populisme» de Podemos, et que Podemos a rangé le PSOE dans les «partis de la caste». A droite, Ciudadanos s’est dit favorable à passer des accords, pourvu que le parti avec qui il s’accorde condamne la corruption. Or, le PPE est en pleine crise sur le sujet… Dès lors, on peut imaginer que les tractations vont se prolonger dans la semaine, et même peut-être au-delà.

Peut-on assister à un scénario «à l’italienne», avec des partis qui n’arrivent pas à s’accorder?

C’est en fait déjà le cas. Dans la communauté autonome d’Andalousie, où le vote a eu lieu en décalé, fin mars, la candidate du PSOE a remporté le scrutin, mais pas la majorité absolue. Et elle est toujours en négociations pour trouver des alliés… Deux votes sans majorité ont déjà eu lieu, si un troisième venait à échouer, de nouvelles élections devront être convoquées.
Comment pourraient se passer ces tractations?
On ignore totalement comment cela va se passer, puisque le multipartisme est tout à fait nouveau en Espagne. La culture politique des deux grands partis ne les prépare pas à ce genre de négociations, et les partis récents, de par leur nouveauté, n’y sont pas plus préparés. Il peut y avoir des tractations au niveau national -échange entre régions- ou des négociations au sein de chaque région. On sait que les directions des partis se sont réunies, ce qui peut laisser présager d’une stratégie globale. Mais on ne sait pas ce qu’ils sont prêts à lâcher, ce qu’ils considèrent comme non négociable… Mais on peut par exemple imaginer que le vote du PSOE, dont les listes soutenues par Podemos à Madrid et Barcelone ont besoin, pourrait être conditionné à un soutien en Andalousie.

Et en ce qui concerne Podemos?

Il doit être assez rigide sur ses demandes pour ne pas apparaître comme supplétif des grands partis -notamment le PSOE- dans la perspectives des législatives de fin d’année. Mais il va falloir aussi qu’il négocie s’il veut apparaître dans les équipes politiques dirigeantes.

Des élections sans suspense en Ethiopie pour un pays à l’avenir incertain

Tue, 26/05/2015 - 15:43

Les élections législatives et régionales se sont déroulées le 24 mai en Ethiopie. Les résultats seront annoncés à la fin du mois de juin et ils seront, à n’en pas douter, un satisfecit pour le Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens (EPRDF), coalition qui dirige le pays depuis 1991. La prochaine rentrée parlementaire verra donc une situation semblable à celle d’aujourd’hui : la mainmise totale de l’EPRDF sur la vie politique et institutionnelle du pays. D’après la Constitution de 1995, le Premier ministre sera « désigné par le parti ou la coalition » ayant remporté les élections. HaileMariam Desalegn devrait donc être reconduit dans ses fonctions.

Le bilan économique, politique et diplomatique de ces cinq dernières années reste cependant mitigé.

L’Ethiopie affiche une des plus fortes croissances africaines, réalise de très nombreux travaux d’infrastructures (routes, aéroports, chemins de fer, tram), et s’attache à développer une agriculture et une industrie performantes. Symbole de cette volonté, la construction du grand barrage de la renaissance devrait être achevée en 2017 et il deviendra la plus grande installation de ce type sur le continent africain permettant à l’Ethiopie d’exporter une partie de l’énergie qu’il fournira. En revanche, la population souffre du prix de la vie (salaires faibles, loyers élevés, denrées de base chères…). Les télécommunications (téléphonie, internet) sont loin d’être de qualité. Les coupures d’eau et d’électricité sont encore courantes dans la capitale de l’Union africaine et l’anarchie des constructions d’hôtels, d’immeubles d’entreprises enlaidit Addis Abeba. L’Ethiopie est donc un pays en pleine croissance, ouvrant de nombreux chantiers mais il reste beaucoup à faire sur le plan intérieur pour que la population bénéficie rapidement des retombées de ce développement.

Ces élections auront mis en lumière le cavalier seul de l’EPRDF et donc l’absence d’une réelle opposition, acceptée comme telle. Comme le faisait remarquer un article de l’Ethiopian Herald [1] du 11 avril, « Ethiopian Government understands and believes that serious and professional international or foreign observation could play constructive role in making the 2015 Ethiopian national election free, fair and peaceful and legitimate… However international observers may have their own draw-backs. These include trying to interfere in the electoral process, being ignorant to local circumstances related to history, culture, and other factors ». Et de conclure « Therefore Ethiopian election 2015 observation process must be seen and judged by the Ethiopian public to the Ethiopian public ». Seuls quelques observateurs de l’Union africaine ont été déployés sur l’ensemble du territoire. Le rapport cinglant d’Ana Gomez (UE) suite aux élections de 2005 ne se reproduira pas. Tout au contraire puisque l’Union européenne vient d’annoncer qu’elle augmenterait sa généreuse assistance à l’Ethiopie « considering the proper utilization of funds ».

Sur le plan diplomatique, l’Ethiopie est à la tête de l’IGAD [2] et du COMESA [3]. Elle est le plus important contributeur des missions de maintien et de soutien à la paix des Nations unies et de l’Union africaine. Elle est donc un partenaire incontournable qui bénéficie, de plus, d’un fort soutien américain. La Declaration of principles sur le Nil signée entre l’Egypte, l’Ethiopie et le Soudan le 23 mars 2015 est historique. C’est le premier document signé par les trois États. Cette avancée ne fera qu’améliorer l’intégration régionale encore balbutiante dans la corne de l’Afrique. Mais depuis plus d’un an et demi, l’Ethiopie n’a pas réussi à trouver une solution au problème du Soudan du Sud. Elle mène pourtant au titre de l’IGAD les multiples négociations pour amener Salva Kiir et Riek Machar à un accord. A la frontière entre l’Ethiopie et l’Erythrée, la situation ne s’améliore pas et aucun des deux États ne semble disposer à faire la moindre concession.

En un peu plus d’une décennie, l’Ethiopie s’est radicalement transformée. Mälläs Zénawi a su donner l’impulsion nécessaire pour que son pays prenne la bonne direction. Mais depuis sa disparition en août 2012, l’Ethiopie semble marquer le pas et les résultats tardent à venir. Si elle reste sans conteste la puissance régionale dans une corne de l’Afrique bien instable, la situation intérieure doit bénéficier des retombées d’une croissance élevée et le paysage des partis/coalitions politiques va devoir s’ouvrir. Sans de notables progrès dans ces deux domaines, il ne peut être exclu que des mécontentements profonds et des troubles sociaux surgissent et compromettent la volonté des dirigeants éthiopiens de devenir un pays à revenus intermédiaires en 2025.

 

[1] Journal gouvernemental
[2] L’Autorité intergouvernementale pour le développement est la Communauté économique régionale qui regroupe sept États (Ethiopie, Soudan du Sud, Soudan, Ouganda, Kenya, Djibouti, Somalie). L’Erythrée, qui s’en était retirée en 2007, n’a pas été autorisée malgré sa volonté depuis 2011 à réintégrer l’organisation.
[3] Marché commun en Afrique orientale et australe. Une des huit Communautés économiques régionales de l’Union africaine.

Daech : il est temps de changer de stratégie en Syrie et en Irak

Sat, 23/05/2015 - 09:50

Comment ne pas être inquiet devant l’absence de prise de conscience du danger que représente l’organisation de l’État islamique (Daech), non pas seulement pour la Syrie et l’Irak, mais pour l’ensemble des États musulmans, de la Tunisie jusqu’au Pakistan, pour l’Afghanistan et l’Asie centrale, en passant évidemment par la Libye, l’Égypte, le Liban et tout le Moyen-Orient. L’Arabie saoudite, mère fondatrice de Daech et son ancêtre Al-Qaïda, ne sera pas épargnée.

Palmyre avant-hier, Ramadi il y a six jours, sont tombés aux mains de l’organisation de l’État islamique. En un an, Daech et son redoutable « Kalife » Abou Bakr al Baghdadi, ont montré de quoi ils sont capables : exécutions massives, enterrements vivants de ceux qui ne pensent pas comme eux, décapitations, immolations par le feu d’innocents… Au-delà de ces pratiques inhumaines, le projet publiquement annoncé, à savoir l’instauration du califat dans tout le monde musulman, est à prendre au sérieux. L’avènement de Daech est l’aboutissement d’un processus commencé avec l’invasion soviétique en Afghanistan : les aides financières et militaires américaines et saoudiennes furent accompagnées d’envoi de volontaires au djihad, par la création de milliers de madrasas wahhabites au Pakistan et finalement la création d’Al-Qaïda par Oussama Ben Laden dont les faits d’armes se sont finalement limités à quelques attentats dont New York et Washington.

L’invasion américaine en Irak a ensuite constitué une occasion en or pour les djihadistes, qui ont rapidement créé la branche irakienne d’Al-Qaïda, dans la province d’al-Anbar, aujourd’hui aux mains de Daech. Cette branche profitant de la répression américaine (la destruction de Falloujah et le scandale d’Abou Ghraïb ne sont que des exemples), elle s’est enracinée au sein de la communauté arabe sunnite. La rivalité entre l’Iran et l’Arabie saoudite – cette dernière ne supportant pas que l’Irak passe sous l’influence de l’Iran par l’intermédiaire du pouvoir chiite à Bagdad -, a alimenté le développement de cette organisation, ainsi que sa transformation en « État islamique en Irak », puis en « État islamique en Irak et en Syrie » et désormais simplement « État islamique ».

Le régime syrien n’a pas été épargné par le printemps arabe. Mais les manifestations initialement pacifiques pour des revendications démocratiques, ont rapidement été entachées de violence. Dès le début de l’insurrection, la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar ont chacun soutenu leur protégé respectif pour des raisons certes différentes, mais avec un objectif commun : renverser le régime de Bachar al-Assad. Mais l’intervention de « l’État islamique en Irak » sur le territoire syrien a totalement modifié la nature de l’insurrection et son objectif. Aujourd’hui, plus de 90 % des insurgés appartiennent à Daech – qui contrôle presque la moitié de la Syrie – ainsi qu’à ses alliés al-Nosra (al-Qaïda) et d’autres organisations djihadistes.

Palmyre est tombé. De nombreux journalistes s’interrogent sur le danger qui menace la merveilleuse cité archéologique, patrimoine de l’humanité. S‘il est normal et légitime de s’inquiéter pour ces trésors historiques, souhaitons que la chute du Palmyre et de Ramadi puisse ouvrir les yeux de l’Occident et de ses alliés arabes, riches mais totalitaires, du golfe Persique. Daech, avec ses 40 à 50 000 combattants fanatiques prêts à mourir pour une cause imaginaire, est doté d’armements modernes qui lui permettent de mener cette guerre sur plusieurs fronts et tirer des centaines de missiles sur la ville de Palmyre.

Qui fournit ces armements ? D’où viennent ses combattants ? Où s’entrainent-ils ? Où sont soignés leurs blessés ? Il est impossible d’imaginer que les services de renseignements des pays occidentaux soient à ce point aveugles et qu’ils ne constatent pas que Daech menace désormais une vaste région allant du Maghreb jusqu’au Pakistan et à l’Asie centrale et que Daech a été aidé à établir probablement le premier État de l’État islamique en Libye. Sans oublier que l’opinion publique dans ces pays imagine que Daech est une création occidentale pour déstabiliser la région…

Il est temps que la coalition internationale change de stratégie, qu’elle force les pays qui soutiennent en armes et en argent ou autorisent le passage de combattants de Daech, et qu’elle mette fin à ce jeu d’une gravité sans pareil. Face à l’évolution de la situation, il n’est plus raisonnable de laisser l’organisation de l’État islamique instaurer un pouvoir barbare, inhumain et dangereux pour l’Europe, s’installer en Syrie, sous prétexte que le président syrien Bachar al-Assad est un dictateur. Il ne faut pas transformer la Syrie en une seconde Libye puissance dix. M. Zarif, ministre des Affaires étrangères iranien, a déclaré il y a quelques jours dans une interview au magazine allemand Spiegel, que si l’Iran ne venait pas en aide au régime syrien, Daech serait déjà au pouvoir à Damas.

La recherche d’une solution politique en Syrie, y compris le départ de Bachar al-Assad, suppose que l’avancée de l’État islamique jusqu’à Damas soit arrêtée. Il me semble que si un choix devait être fait entre Bachar al-Assad et Abou Bakr al-Baghdadi, cela serait vite fait. Un changement de la part de la coalition internationale permettrait d’éviter ce choix.

Les défis de la politique étrangère de la France

Fri, 22/05/2015 - 16:18

Conférence-débat exceptionnelle de M. Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères et du Développement international, ancien Premier ministre, à l’attention des étudiants d’IRIS Sup’, l’école des relations internationales de l’IRIS, le mercredi 20 mai 2015 au sein de l’espace de conférences de l’IRIS. Animée par Pascal Boniface, directeur de l’IRIS.

Le Burundi basculera-t-il à nouveau dans le chaos ?

Fri, 22/05/2015 - 15:14

De violentes manifestations ont lieu au Burundi depuis le 26 avril. Qui sont les manifestants et quel est l’objet de leur colère ? Comment expliquer cet embrasement soudain du pays ?
Les manifestants sont essentiellement les populations jeunes de Bujumbura qui ont l’appui des dix-huit partis d’opposition, relativement unis. On est moins certains qu’il y ait eu d’importantes manifestations dans les zones rurales. Ce sont des jeunes qui refusent principalement ce qu’on appelle, si ce n’est un coup d’État constitutionnel, du moins une manipulation constitutionnelle. Cette dernière tient au fait que le président Pierre Nkurunziza se représente pour un troisième mandat, malgré les dispositions des accords d’Arusha de 2000, réalisés sous l’égide de Nelson Mandela. Ces accords prévoient que seuls deux mandats consécutifs peuvent être effectués par un président. L’argutie juridique utilisée par Pierre Nkurunziza repose sur le fait que pour son premier mandat, il n’avait pas été élu au suffrage universel mais par le Parlement. La Cour constitutionnelle, qui est aux ordres du président, a considéré cette troisième candidature comme valide – le
vice-président de la Cour a d’ailleurs été obligé de fuir suite à cette décision. Par ailleurs, on observe que les manifestations se sont traduites par une très grande violence de la part de la police, qui a tiré à balles réelles sur la foule. On sait également que des milices, manipulées par le pouvoir, sont intervenues auprès des manifestants pour entrainer cette violence. On est donc dans une situation où le mécontentement est croissant. Certains ont à l’esprit les manifestations au Burkina Faso contre la manipulation constitutionnelle de Blaise Compaoré ou encore des exemples de pays où une transition démocratique a pu avoir lieu.

Au vu de l’histoire violente et difficile du Burundi, la confrontation entre les différents groupes ethniques a-t-elle été dépassée ou peut-on craindre de nouveaux affrontements de ce type ?
Il faut savoir que le Burundi a subi les mêmes troubles suite à la disparition du président Cyprien Ntaryamira en 1994. Il y a alors eu des affrontements à caractère ethnique entre les Hutus et les Tutsis, faisant environ 300 000 morts. De 1993 à 2003, le Burundi a traversé une période de très forte insécurité, y compris après les accords d’Arusha signés en 2000. La situation s’était ensuite peu à peu apaisée sur le plan des conflits ethno-régionaux. Ce sont les Hutus qui sont globalement au pouvoir au Burundi, à la différence du Rwanda. Les accords d’Arusha ont fait en sorte que la moitié des responsables soit d’origine Hutu et la moitié des responsables de l’administration de l’armée soit d’origine Tutsi. Les questions ethniques ou religieuses n’étant plus considérées comme des questions importantes, le conflit a pu être dépassé pendant au moins dix ans. Par conséquent, les manifestations récentes n’ont absolument pas eu un caractère ethnique.
Ceci étant, quand on connait l’histoire du Burundi, on sait que la question de l’ethnie peut être instrumentalisée à la fois par le pouvoir politique – c’est à craindre – mais également par les pays voisins. On sait par exemple que des milices Hutus sont très proches des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) en République Démocratique du Congo (RDC). Si jamais des provocations entrainaient la mort de Tutsis, il y aurait immédiatement une intervention de Paul Kagame, actuel président du Rwanda. Inversement, si des Hutus étaient tués, une intervention de la RDC serait également à prévoir.

Lors de la manifestation du mardi 19 mai, des personnalités politiques et des membres de la société civile se sont joints à un rassemblement à Bujumbura. Après un coup d’État raté de l’armée burundaise en date du 13 mai, quid de l’opposition politique ? Un report des élections peut-il permettre un retour au calme ?
L’opposition a été relativement unie jusqu’à présent. Après l’échec du coup d’État, les manifestants ont dans un premier temps été extrêmement prudents et n’ont pas immédiatement organisé d’importantes manifestations. Néanmoins, depuis la reprise du pouvoir par le président Nkurunziza, le mouvement s’est très nettement renforcé avec un nombre d’arrestations important. La police a à nouveau tiré sur les manifestants faisant des morts. La situation n’est pas du tout contrôlée, et l’armée a au départ remplacé la police dans ses fonctions. Cette dernière a désormais repris son rôle mais l’armée reste quant à elle extrêmement divisée et apparait aujourd’hui en retrait. L’incertitude porte sur la position que l’armée adoptera in fine. Ce qui est sûr, c’est que les mouvements sont actuellement en marche et que la stabilité politique du pays est fortement mise à mal.
De son côté, le président a accusé les Shebabs de menacer l’ordre du pays, mais cette déclaration n’a évidemment eu aucune crédibilité auprès des populations. Il a limogé son ministre de la Défense qu’il avait trouvé trop proche des putschistes, ainsi que son ministre des Affaires étrangères, plutôt pour contenter les opinions occidentales. On est donc face à un pouvoir qui renforce son dispositif sécuritaire et annonce qu’il souhaite lutter contre le terrorisme. Par conséquent, il est évident que les élections ne pourront pas avoir lieu si elles se déroulaient dans de telles conditions. Si Pierre Nkurunziza venait à se représenter pour un troisième mandat, il y a selon moi un risque réel de dérive. Quoi qu’il en soit, troisième mandat ou pas, des affrontements importants seront à craindre. Le Burundi a connu des conflits extrêmement violents historiquement et reste un pays vulnérable.
Le plus vraisemblable est que ces élections soient reportées, comme le demande l’Union africaine, les représentants de l’Union européenne ou encore l’opposition. L’idéal serait que le président ne se représente pas et qu’il décide de se retirer, comme Blaise Compaoré l’a fait au Burkina Faso. Il ne faut pas non plus négliger la pression des États voisins dans la mesure où le Burundi fait partie de la Communauté d’Afrique de l’Est et doit tenir compte de l’avis de ses partenaires. Les acteurs régionaux ne seront pas indifférents à l’évolution de la situation et peuvent jouer sur le Burundi pour agir en fonction de leurs propres intérêts. Enfin, il peut aussi y avoir une pression exercée par la communauté internationale ou par les États-Unis. Ces derniers se sont d’ailleurs prononcés en affirmant que le président était légitime à la suite du coup d’État raté du 13 mai, mais ne soutiennent pas pour autant une troisième candidature de Pierre Nkurunziza. Celui-ci a aujourd’hui choisi la méthode forte, malgré les conseils des pays africains et occidentaux. S’il va jusqu’au bout, les violences risquent de resurgir avec une intensité et des effets de contagion au Rwanda et en RDC qu’il est difficile de prévoir.

« Musulmans au quotidien » – Trois questions à Nilüfer Göle

Fri, 22/05/2015 - 10:11

Nilüfer Göle est sociologue et directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS, Paris). Elle répond à mes questions à l’occasion de la parution de son dernier ouvrage « Musulmans au quotidien : une enquête européenne sur les controverses autour de l’islam », aux éditions la découverte.

Votre enquête veut donner la parole aux « musulmans ordinaires » sur lesquels se focalisent les controverses, mais qui sont absents des débats médiatiques. Comment expliquer cela ?

Il y a une focalisation médiatique sur l’islam sans donner la voix aux musulmans, en ignorant les visages multiples. Les controverses autour de l’islam présentent une occasion pour nos sociétés de confronter la différence islamique, de débattre des normes séculières et religieuses, de familiariser l’un avec l’autre. Mais, très souvent, l’hypermédiatisation empêche l’exploration de la multiplicité des points de vue, la possibilité d’échange, et reproduit des oppositions binaires, des représentations simplistes et caricaturales d’autrui. Les traits de la différence sont constamment agrandis, les personnages à scandales sont sollicités dans les débats médiatiques, tandis que la présence des musulmans « ordinaires », leur insertion au sein de la vie quotidienne dans les pays européens, est désavouée. Les citoyens musulmans ne sont en rien ordinaires, car ils sont « survisibles » comme sujet de controverses, tout en restant inaudibles et invisibles. J’ai voulu renverser la perspective et rendre compte des visages humains et des trajectoires multiples des musulmans de citoyenneté européenne. Pour cela il fallait mettre en place un dispositif de recherche, un « espace public expérimental », créer un lieu d’écoute et d’échange entre gens impliqués ou tout simplement concernés par les controverses autour de l’islam. L’islam est devenu une affaire publique. Cela signifie qu’il devient une affaire de tous et non seulement des musulmans et des migrants. Ces controverses signalent la présence des musulmans dans la vie publique et que l’on se trouve dans une phase post-migratoire.

Selon vous, c’est la conjonction de deux affaires en 1989, celle du foulard en France et la fatwa contre Salman Rushdie, qui ont rendu visible la présence de l’islam en Europe, mais d’une façon très dérangeante. Vit-on encore sous ce double choc ?

Rétrospectivement, on peut dire qu’en 1989 les deux acteurs emblématiques de l’islam en Europe avaient fait leur irruption sur la scène publique. Depuis, le voile des femmes musulmanes d’un côté, et la fatwa de mort de l’autre, désignent le champ shariatique dans lequel nous débattons de la présence des musulmans. Mais, il faut distinguer les deux logiques d’action, les façons de croire bien différentes. Cela devient un enjeu principal aussi bien pour les musulmans que pour la démocratie des pays européens. Ne pas faire l’amalgame entre les actes terroristes, les assassinats ciblés et les pratiques de la croyance ordinaire deviennent une condition sine qua non pour faire société. Or la figure du djihadiste semble occuper tout le terrain aussi bien media et politique qu’académique. L’espace public est dominé par la médiatisation des débats, les régulations juridiques et l’emprise des politiques sécuritaires. C’est l’ordre public qui prime sur la vie de la cité, tout en amenuisant le potentiel démocratique de l’espace public.

Contrairement aux idées reçues, votre livre et votre enquête montrent, en fait, que les musulmans affirment leur citoyenneté. Pouvez-vous préciser ?

En effet, contrairement à ce que l’on pense, l’affirmation de la religiosité ne signifie pas automatiquement une hostilité à l’égard d’autrui, ni un rejet de la citoyenneté. Au quotidien, les musulmans ordinaires cherchent à aller vers autrui, s’investir dans les espaces de vie européens, saisir les opportunités professionnelles, voire artistiques, investir la vie associative, tout en cherchant à affirmer, voir réinventer, leur rapport à la foi. Ainsi on voit l’émergence d’un « islam européen », que l’on ne retrouve pas dans les pays à majorité musulmane. Les musulmans en Europe sont dans un apprentissage de leur citoyenneté en situation minoritaire, dans un environnement séculier et sans pouvoir se projeter dans un Etat islamique. Ils sont moins dans une démarche shariatique et plus à la recherche des « styles de vie halal ». C’est le « certificat halal », le permis de vivre comme une euro-musulmane qu’ils cherchent à obtenir. Les fatwas de mort, les attentats terroristes, font dérailler le parcours et l’avenir de la citoyenneté des musulmans, en confisquant le sens de leur religion. L’initiative citoyenne du mouvement « pas en mon nom » / « not in my name », est une réponse à cette logique djihadiste et rompt avec cette représentation violente de la communauté des croyants. Les musulmans en Europe se trouvent aussi en rapport d’interdépendance avec les citoyens d’autres religions et de confessions. Une chaine humaine créée par les musulmans, autour de la synagogue à Oslo, après les attentats ciblés à Paris et à Copenhague, illustre bien ce genre performatif de la concitoyenneté, produit par les dynamiques européennes.

À quoi servent les think tanks ?

Thu, 21/05/2015 - 17:10

La recherche stratégique française souffre d’un déficit chronique et il n’existe que quatre think tanks ayant une visibilité internationale : l’Ifri (Institut français des relations internationales), le Ceri (Centre d’études et de recherches internationales), la FRS (Fondation pour la recherche stratégique) et l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques). Cela crée un décalage avec les ambitions internationales affirmées de notre pays. Cette regrettable situation a des racines historiques.

La tradition régalienne française et l’émergence d’une politique étrangère autonome avec la Ve République voyaient d’un mauvais œil l’existence de centres de recherche indépendants, vus comme autant d’obstacles et de gênes éventuels pour l’exécutif. La tradition des think tanks était plutôt atlantique et américaine, facteur supplémentaire de méfiance du pouvoir gaulliste. À de rares exceptions près, l’université optait pour une recherche théorique et considérait comme non scientifiques les études à destination des décideurs.

L’État considérait qu’il avait suffisamment de moyens d’information grâce, entre autres, à un réseau diplomatique particulièrement développé et aux services de renseignements. Cela conduit à un réseau faible de think tanks, non seulement par rapport aux mastodontes américains, mais également en comparaison avec des pays européens, comparables par la taille, comme l’Allemagne (doté d’un système puissant de fondations politiques ou d’entreprises et où le système fédéral poussait à la multipolarité), à la Grande-Bretagne et même aux pays d’Europe du Nord.

Le système des fondations et des dons défiscalisés, inconnu en France, a commencé à se développer depuis peu, mais il ne s’oriente pas sur la recherche stratégique. Ce sont des domaines qui peuvent donner lieu à polémique, où le consensus n’est pas toujours possible. Résultat, les grandes entreprises françaises, y compris celles dont l’activité est fortement soumise aux aléas stratégiques, consacrent de fortes sommes au mécénat culturel, plus consensuel et gratifiant, et pratiquement rien aux études géopolitiques.

À quoi servent les think tanks ? Certes, l’administration a ses propres canaux d’information mais un point de vue complémentaire, avec une approche différente, n’est jamais inutile. Il est également un rôle d’information du public, une fonction pédagogique pour décrypter les enjeux internationaux. Un débat contradictoire, libre et ouvert, est un enjeu démocratique pour éclairer sur les options internationales du pays. Il y a surtout un rôle majeur dans la grande bataille d’idées qui se jouent au niveau international : le soft power, la puissance douce, joue un rôle de plus en plus important. C’était déjà le cas dans les années 1960, où les positions spécifiques françaises avaient du mal à être soutenues faute de combattants dans le cercle des débats d’idées internationaux, où les positions américaines étaient en force. La situation s’est développée (et du point de vue français aggravée) depuis cette époque. Le débat d’idées compte plus, les échanges sont plus nourris et plus fructueux, l’influence exercée par ce biais sur les opinions est plus grande et le rôle des opinions s’est lui-même accru. Et la France est proportionnellement plus absente.

La France, qui comptait déjà un retard relatif vis-à-vis de ses ambitions à l’égard des pays occidentaux, perd maintenant du terrain vis-à-vis des pays émergents. L’époque où les très rares experts chinois participaient au débat pour amener les positions officielles est révolue. Il y a désormais un puissant réseau de think tanks et d’experts qui s’exportent et participent aux échanges intellectuels. La Russie a également musclé son dispositif.

Partout dans le monde, les pays se dotent de think tanks au gré de leur affirmation sur la scène internationale, avec des moyens conséquents, qui ne peuvent que faire rêver leurs homologues français. Certains se contentent de répéter les positions de leurs propres gouvernements, d’autres sont plus mobiles, plus ouverts, plus actifs : Asie, Amérique latine Afrique, Asie centrale, Golfe, etc. Tous les pays qui font plus entendre leur voix sur la scène internationale le font également par le biais de leurs chercheurs en relation internationale.

Avec des ressources publiques déjà faibles et en régression, des ressources privées qui vont vers d’autres horizons, notre pays risque d’accroître la faiblesse de ses positions dans le débat d’idées international.

Quelle stratégie de sécurité pour l’Europe ?

Thu, 21/05/2015 - 16:46

Pierre Vimont est Senior Associate, Carnegie Europe, ancien ambassadeur de France auprès des États-Unis et ancien secrétaire général exécutif du SEAE. Il répond à nos questions à l’occasion de son intervention dans le cadre de la conférence-débat organisée par l’IRIS le 18 mai 2015 :

– Quels sont les défis sécuritaires auxquels l’Europe doit répondre aujourd’hui ?
– Les pays européens ont-ils les mêmes priorités et les mêmes attentes en termes de sécurité ?
– Selon vous, est-il possible de concilier les intérêts de tous au sein d’une stratégie commune ? Par quels moyens ?

Asie centrale : la menace des néo-Taliban

Thu, 21/05/2015 - 13:49

Les Taliban avaient promis leur « offensive de printemps » pour le 24 avril. En réalité, cette dernière a commencé dès le mois de mars, à un endroit où on ne l’attendait pas : le Nord de l’Afghanistan, seuil à majorité tadjiko-ouzbèke de l’Asie centrale, relativement épargné par la guerre jusqu’ici.

Est-ce l’indication d’un intérêt du mouvement insurrectionnel pour les islamistes centre-asiatiques qui, parfois, appellent son intervention ? L’état d’esprit des rebelles n’est pas si simple. Il apparaît en effet que les Taliban afghans seraient plutôt enclins à restreindre leur action à l’Afghanistan même, voire à négocier avec le gouvernement de Kaboul, « mais que les insurgés étrangers présents à leur côté ne leur permettront pas de participer aux négociations de paix » [1]. La forte connexion entre révoltés et trafic de drogues incite également à la projection du conflit vers l’Asie centrale.

Les néo-Taliban

Depuis 2013, l’arrivée de guérilleros étrangers dans les provinces du Nord, via le Nouristan et la Kunar, avait été remarquée, notamment du fait d’accrochages meurtriers avec les Gouvernementaux au Badakhshan. Le 19 mars 2015, nous avions signalé que « les islamistes du MIO (Mouvement islamique d’Ouzbékistan qui a fait allégeance à Daech), disposent dans le Badakhshan de près de 1000 guérilleros prêts à s’infiltrer vers le Ferghana, et de 2500 sur les confins turkmènes menaçant le gisement de gaz de Galkynych ». [2]

Ces premiers « étrangers » ont été renforcés, ces derniers mois, par différents groupes islamistes arrivés avec leur encadrement et, parfois, leurs familles « qui s’impliquent dans la propagande, la fabrication des explosifs et la préparation au combat » [3]. Taliban pakistanais du TTP (Tehreek-e-Taliban Pakistan), Ouzbeks, Tadjiks, Kazakhs, Ouighours, Turkmènes, de l’Asie centrale, mais aussi Arabes et Tchétchènes, ils seraient aujourd’hui plus de 5000 à s’adjoindre au noyau insurrectionnel originel composé de Pachtouns locaux, de trafiquants nord-afghans, mais aussi de Tadjiks : les « étrangers » apportent leur soutien mais aussi essayent, par la force s’il le faut, d’influencer les Taliban en imposant leur orientation et leurs méthodes, plus proches de l’Émirat islamique ou d’Al-Qaïda que des réalités afghanes [4]. Ainsi en est-il allé, semble-t-il, au Badakhshan où quelques escarmouches ont dénoté une résistance initiale aux arrivants.

D’où viennent-ils ? Selon Nourulhaq Ulumi, ministre de l’Intérieur afghan, « l’opération militaire pakistanaise dans la zone tribale du Waziristan a forcé les rebelles à se replier en Afghanistan. Ces derniers tentent maintenant de déplacer la guerre depuis le Sud du pays vers le Nord, ce qui représente une nouvelle pression pour les forces afghanes dans les régions septentrionales » [5]. En fait, la hiérarchie talibane semble avoir préféré éloigner ces redoutables trublions vers le Nord-afghan dans l’espoir de s’en débarrasser en direction de l’Asie centrale…

Les étrangers ou néo-Taliban, pour l’instant à peu près acceptés par les résistants locaux, se sont répartis dans les localités peu accessibles, voire les massifs montagneux [6] de l’intérieur des provinces, mais aussi à proximité du Pyandj (haut cours de l’Amou-Darya) et dans les régions les plus névralgiques : Badakhshan et Koundouz. Ils y font face aux routes tadjikes remontant vers Douchanbé et Bichkek (M 41) qui correspondent aux grands axes du trafic de drogue qu’il s’agit de maintenir. Ils sont aussi présents et actifs dans le Bagdis et surtout le Faryab, face aux gisements de gaz turkmènes et le long d’un autre circuit de la drogue. Un parlementaire de la région n’a-t-il pas déclaré, le 14 avril, au ministre de l’Intérieur : « Je tiens à vous dire que la province du Faryab n’est pas dans vos mains. 80% de son territoire est sous le contrôle des Taliban ». [7]
Fait totalement nouveau : toutes les autres provinces du Nord sans exception connaissent la présence de Taliban : des opérations de contre-insurrection y ont été menées en réponse aux actions terroristes de tout genre qui se sont multipliées de toutes parts ces derniers temps.

La nouvelle insurrection : un état de guerre d’un bord à l’autre du Nord-afghan

Le front ouest face au Turkménistan

Le 2 février, dans la province de Faryab, près de 1000 familles ont fui leurs maisons après qu’un civil a été tué et vingt autres blessés lors d’affrontements en cours dans le district de Qaisar. Trois villages de ce district tombent aux mains des insurgés le 9 avril « après d’intenses combats ». La province de Faryab et celle de Bagdis constituent sur la frontière turkmène un foyer d’agitation quasi permanent entretenu par les 2500 néo-Taliban qui y sont déployés à une centaine de kilomètres seulement du deuxième gisement gazier au monde, celui de Galkynych, approvisionnant notamment la Chine.

Le front central de Koundouz face au Tadjikistan du Sud et l’Ouzbékistan

Dès le 2 février, le gouverneur de la province de Koundouz, l’un des grands nœuds stratégiques de l’Asie centrale, a demandé que les militaires affrontent la présence d’éléments de Daech dans sa province. Le 14 mars, effectivement, l’armée afghane déploie à Koundouz une unité de 1000 hommes « destinés à opérer de nuit » : cela signifie qu’elle est composée de troupes spéciales suivies par les conseillers américains. La conjoncture n’en empire pas moins au point que le gouverneur menace, le 30 mars, de démissionner.
Le 27 avril, après un pourrissement de la situation, « de violents affrontements entre forces afghanes et Taliban font plus de trente morts autour de Koundouz et les insurgés menacent la capitale provinciale. A la suite de ces affrontements, plus de 1.800 familles se déplacent vers la ville de Koundouz » [8]. Le même jour, le chef du district d’Imam Sahib (au sud du Pyandj face à la frontière tadjike) annonce qu’il a perdu le contact avec 500 policiers engagés contre les Taliban.
2000 soldats afghans supplémentaires sont immédiatement déployés. L’armée de l’Air afghane apporte son soutien et l’aviation américaine intervient le 29 avril.
Ces violentes hostilités ont fait 154 victimes – dont trente étrangers – et 134 blessés parmi les rebelles, rien que dans la région de Koundouz. Dans ce premier combat d’envergure, l’Armée nationale afghane semble avoir bien tenu face aux Taliban.
Suivies d’une fragile rémission, ces opérations marquent certainement une pointe d’effort de la part des révoltés puisqu’elles s’étendent aussi aux provinces de Bagdis, Faryab, Djaozdjan, Balkh et surtout Badakhshan.

Le front oriental du Badakhshan face au Gorno-Badakhshan tadjik… et à la Chine

Les combats dans le Badakhshan ont aussi culminé fin avril mais ont été précédés par une action particulièrement violente, dès le 10 avril, à l’intérieur de la province. Près de 500 Taliban attaquent alors les postes militaires du district de Djourm, en conquérant une vingtaine. Trente-trois soldats afghans sont tués, quatorze pris en otage dont deux décapités. Vingt-sept insurgés, dont huit néo-Taliban, parmi lesquels sept seraient tadjiks, succombent.
Les combats reprennent le 27 avril et font dix-sept victimes parmi les Taliban, dont des étrangers. Mais la péripétie essentielle ce jour là concerne Ahmad Zia Massoud, frère cadet de feu Ahmad Shah Massoud et conseiller spécial du président Ghani : « Il échappe de justesse à une attaque à la roquette alors qu’il était en visite dans le district de Barak pour examiner la situation » [9].
Une prise de contrôle dans le Badakhshan (ou Pamir afghan) pourrait permettre aux Taliban de s’infiltrer dans le Pamir tadjik et le Wakhan, zones hautement stratégiques jouxtant la Chine. Elle leur donnerait aussi, outre des aéroports, le contrôle de l’amorce tadjike de l’axe M41 vers Och et le Ferghana, route importante, sinon essentielle du trafic de drogue.

La marge de manœuvre des néo-Taliban

L’énigme principale est de savoir si les « étrangers » néo-Taliban continueront de s’entendre peu ou prou avec les Taliban pachtouns, voire ouzbeks ou tadjiks qui combattent à leur côté. La communauté d’ethnies [10] et de religion (sunnisme rigoriste) aboutira peut-être à ce résultat.

Le trafic de drogue mené en commun pourrait aussi favoriser la cohésion. Les trafiquants ont besoin aussi bien d’une sécurisation des cultures que celle de la traversée du Pyandj et des itinéraires, notamment sur le territoire tadjik. Une guerre peut favoriser cette sécurisation mais aussi la compromettre, au moins dans un premier temps.

De l’autre côté du Pyandj-Amou Darya, les sympathisants des Taliban et néo-Taliban ne manquent pas, en particulier dans la jeunesse : ils sont surtout trafiquants au Turkménistan et Gorno-Badakhshan tadjik, plutôt religieux extrémistes et islamistes au Tadjikistan, Ouzbékistan, Kyrgyzstan, voire Kazakhstan du Sud et de l’Ouest. Leur aide à des guérilleros peut être considérable. Le recrutement de jeunes gens dans le cadre ou non d’une guerre civile semble assuré au Tadjikistan, Kyrgyzstan du Sud, Ferghana ouzbek et dans la région de Tchimkent, Tarass et Turkestan au Kazakhstan [11].

Avec le Turkestan oriental, ou Xinjiang, les filières terrestres sont beaucoup plus malaisées à installer, mais existent. Certaines, parfois liées à un trafic de drogues, transitent par le Wakhan, le Pamir, la vallée de Garm, le Nord-Pakistan, voire le Cachemire. Elles sont surveillées, notamment dans le Wakhan, par des postes militaires chinois installés sur le territoire tadjik. Il ne fait aucun doute qu’un début de guérilla islamique au Turkestan occidental (ex-soviétique) aurait un énorme retentissement au Turkestan oriental (Xinjiang), région turque la plus mûre avec le Tadjikistan indo-iranien pour une subversion islamiste. Mais le souvenir de la guerre civile sera un frein au Tadjikistan, tout comme l’isolement géographique en sera un autre au Xinjiang.

Néo-Taliban, voire Taliban, trafiquants et combattants de tout acabit auront de toute façon affaire à très forte partie au Nord de la frontière du Pyandj : la 201ème base militaire russe et ses 6000 soldats peut s’y déployer en 24 heures avec ses chars, canons et blindés, et mener une guerre classique [12]. Les gardes-frontières et l’armée tadjike sont en progrès mais ont des capacités moindres. En fait, comme c’est le cas actuellement dans le Donbass, une résistance expérimentée et assez solide pourrait surgir de toute l’ex-URSS de la part des afghantsi, anciens interventionnistes soviétiques en Afghanistan, adversaires redoutables, voici trente ans, des Moudjahidines… Par ailleurs, dans toute l’Asie centrale ex-soviétique, les apparatchiki (gens d’appareil), qui appartiennent surtout à une classe moyenne en plein essor proche de la civilisation russe, devraient organiser une riposte s’ils ne veulent pas perdre par une guerre civile leur mode de vie et les avantages acquis.

Mais le glissement possible vers une guerre islamique de toute l’Asie centrale ou d’une de ses parties nécessite une étincelle, le début d’un processus de désintégration. Ce pourrait être un problème de succession dû à l’effacement des vieux présidents Nazarbaev ou Karimov, une partition (celle du Sud) au Kyrgyzstan ou, tout simplement, une subversion narco-islamiste agencée par les néo-Taliban à partir du Nord afghan en direction du Tadjikistan, voire du Ferghana ouzbek, du Sud kyrgyz ou kazakh. Nous avions insisté en
2014 [13] sur l’importance à l’avenir pour l’Asie centrale de l’islam mafieux : le voici prêt à agir !

 

[1] Bulletin mensuel du CEREDAF n°328, 12/5/2015, p. 2. C’est le point de vue du Haut Conseil pour la paix du Badakhshan directement confronté aux Taliban.
[2] René Cagnat et Sergheï Massaoulov, « Entre Etats-Unis, Chine et Russie, l’enjeu eurasien », Observatoire stratégique de l’espace post-soviétique, IRIS, p.7. Galkynych, gisement de gaz turkmène, est le deuxième en importance au monde (voir ci-après p. 5).
[3] Bulletin du CEREDAF n° 328, p.9 (Tolo News 28/4). Ces groupes appartiennent à des mouvances très diverses ou djamoat ; citons les principales : outre le MIO ouzbek lié au Mouvement islamiste du Turkestan (surtout ouighour), le Djamoat Ansarullokh, surtout tadjik, le mouvement Salafia, le Djamoat Tablig et même le groupe Taliban, etc.
[4] Ibid, p. 2 (Pajhwok Afghan News 20/4).
[5] Ibid, p.6 (Khaama Press 14/04).
[6] On signale, le 30 avril, une opération dans la montagne Alborz de la province jusqu’ici assez calme de Balkh : une centaine de guérilleros s’y seraient réfugiés. (Tolo News, 30/4).
[7] RFELRL du 15/4
[8] Reuters 27/4.
[9] Bulletin du CEREDAF n° 328, p.8 (Khaama press, 27/4).
[10] Les « étrangers » ouzbeks, tadjiks, kirghizes, turkmènes, kazakhs, venus d’Asie centrale ont beaucoup en commun avec les représentants de ces nationalités, installés depuis des lustres en Afghanistan du Nord.
[11] Dans l’Emirat islamique combattraient actuellement 300 Tadjiks, 300 Kyrgyzs, 400 Ouzbeks et Ouighours, 200 Kazakhs, des Ouighours, Turkmènes et Caucasiens en nombre indéfini.
[12] L’effectif de cette grande unité – la plus importante implantation russe à l’étranger – en cours de modernisation pourrait atteindre 9 000 hommes en 2020.
[13] « Entre Chine, Russie et Islam, où va l’Asie centrale? », Diploweb, mai 2014.

Pascal Boniface : « Avec le FC Sochaux, les Chinois peuvent se rendre sympathiques »

Wed, 20/05/2015 - 17:10

D’où vient cet intérêt des sociétés chinoises pour le football européen ?

C’est un mouvement global. Les pays asiatiques sont passionnés de sport, et les paris y sont extrêmement importants. Et on voit de plus en plus de fortunes, personnelles ou de groupe, qui se sont constituées et cherchent à investir dans le sport car elles ont compris, après d’autres, qu’il est un élément de visibilité rapide et populaire. Ils peuvent se faire connaître de façon sympathique.

Pourquoi la France en particulier ?

C’est le bon moment car les clubs ne sont pas chers. Ledus a payé 7 millions pour Sochaux, qui est club historique en France, dispose d’un potentiel intéressant en termes important d’image, de notoriété. Au contraire, en Angleterre les prix sont prohibitifs et l’Allemagne interdit des partenaires étrangers majoritaires dans ses clubs. Le foot italien et espagnol se porte économiquement mal. Donc la France paraît attractive et moins onéreuse.

Est-ce la même motivation que le Qatar ?

Le Qatar a montré l’exemple. Le succès économique des Chinois est plus ancien, mais leurs investissements à l’étranger plus récents. Des fortunes se tirent la bourre et, pour se distinguer, se servent de leur surplus économique dans le football.

Cet engagement est-il durable ?

Cela dépend si ce sont des investissements personnels ou de société. On a vu avec Mammadov pour Lens que quand une personne est seule, elle est soumise aux aléas et le vent peut tourner. Avec Rybolovlev à Monaco aussi, son divorce lui a coûté cher, et même s’il est resté, il a dû changer de politique. Les investissements d’une firme sont plus pérennes que ceux d’un milliardaire.

Faut-il se réjouir l’arrivée de capitaux étrangers en France ?

Pour un club comme Sochaux, c’est forcément une bouffée d’oxygène par rapport à leur situation : le club est descendu l’an dernier, le propriétaire historique (PSA-Peugeot, ndlr) ne peut pas mettre d’argent, le centre de formation n’est pas mis en valeur comme avant… Même si l’investissement chinois n’est pas à long terme, s’il leur permet de revenir en Ligue 1 dans les deux ans, ce sera déjà ça ! Il y a plein de clubs à vendre. Et pour suivre sportivement, leurs dirigeants savent que les capitaux étrangers sont les bienvenus.

Ramadi/Palmyre : les combats contre Daech sont-ils efficaces ?

Wed, 20/05/2015 - 12:36

Ramadi, capitale de la plus grande région de l’Irak (al-Anbar), est tombée aux mains de l’organisation de l’Etat islamique (Daech) le dimanche 17 mai 2015. Presque un an après la chute de Mossoul, comment expliquer cette nouvelle débâcle de l’armée irakienne ?
Il peut y avoir une ressemblance entre la débâcle, en juin 2014, de Mossoul et celle de Ramadi. Mais cette ressemblance n’est que d’apparence. L’offensive surprise de l’organisation de l’État islamique (Daech) contre Mossoul a révélé l’état de l’armée irakienne, une armée dissoute depuis les premiers jours de l’invasion américaine. Après le retrait américain fin 2011, Bagdad a voulu mettre sur pied une armée digne de ce nom mais cette volonté s’est heurtée à la division communautaire au sein de ses rangs. L’armée irakienne souffre de plusieurs défauts : manque d’armements, manque de formation adéquate, faiblesse criante du commandement. De l’autre côté, des officiers de l’armée de Saddam Hussein sont intégrés en partie dans le commandement militaire de Daech.
Un an après Mossoul, l’Irak ne s’est toujours pas doté d’une armée puissante, même si les Américains ont multiplié le nombre de leurs instructeurs sur place et que Bagdad a acheté des armes aussi bien aux Etats-Unis qu’à la Russie. Le pays n’a par ailleurs toujours pas d’aviation forte. La libération de la ville de Tikrit, il y a quelques mois, est un trompe-l’œil. Ce sont « les unités de mobilisation populaire » (des miliciens chiites) qui ont joué le rôle principal dans cette victoire sur Daech.
La chute de Ramadi, contrairement à Mossoul, n’est pas une surprise. Cette ville, comme l’ensemble de la province al-Anbar, a été dès le début de l’invasion américaine le fief des djihadistes. Les organisations mères de Daech sont nées dans cette ville. Les Américains n’avaient d’ailleurs pas exclu, plusieurs jours avant la chute de la capitale de l’al-Anbar, province sunnite, que la chute de Ramadi pourrait avoir une importance symbolique pour Daech mais pas une importance stratégique.

A contrario, l’armée syrienne a le même jour réussi à repousser Daech de la ville antique de Palmyre grâce à une offensive musclée. Quel était l’objectif de Daech en attaquant cette ville, sans réel intérêt militaire pour eux ?
L’armée syrienne a en effet repoussé Daech de Palmyre, lors d’un premier affrontement, mais les combats se poursuivent. Daech a lancé dimanche une pluie de roquettes et de missiles sur Palmyre. Le fait que l’organisation djihadiste soit capable de mener des offensives sur plusieurs fronts, avec un armement sophistiqué, soulève la question de l’origine de ces arsenaux. D’ailleurs, l’une des raisons de la débandade de l’armée irakienne à Ramadi a justement été le manque de munitions et d’hommes face à des djihadistes très bien équipés.
Un autre volet important de la stratégie de Daech est précisément la communication. Dans ce domaine, ils ont montré un étonnant professionnalisme et beaucoup d’efficacité. L’objectif est double : des actions spectaculaires comme des décapitations de détenus ou la destruction des vestiges de civilisations anciennes appartenant au patrimoine de l’humanité. Ces actions lui assurent la couverture des médias en Occident et ailleurs. C’est un moyen d’attirer et de mobiliser ses partisans qui désormais ne se limitent plus à l’Irak et à la Syrie. De l’Afrique, notamment la Libye qui pourrait être le premier pays de Daech, jusqu’au Pakistan et à l’Afghanistan, le groupe djihadiste a réussi à étendre son influence.

Où en est l’action de la coalition internationale contre l’État islamique ? Au vu des derniers avancements sur le terrain de Daech, peut-on considérer cette coalition, et principalement les raids aériens menés, comme efficaces ?
La chute d’une ville de 400 000 habitants, à 110 kilomètres de Bagdad, est un échec cuisant pour la stratégie de la Coalition internationale mise en place de concert avec le gouvernement irakien. Cette stratégie consistait en un engagement militaire contre Daech, principalement par voie aérienne. Si l’efficacité des bombardements aériens des positions de Daech a finalement permis aux combattants Kurdes de Kobané de résister aux assauts multiples de Daech en Irak, ils restent moins efficaces. Le deuxième volet de cette stratégie prévoyait un renforcement de la capacité de défense irakienne. Enfin, le volet le plus important et le plus efficace de cette stratégie n’était pas annoncé et officialisé : il s’agissait du rôle de l’Iran, via la présence de conseillers militaires iraniens sur le terrain ou par des aides apportées aux combattants kurdes et aux milices chiites.
L’engagement iranien, clairement affiché lors de la libération de la ville de Tikrit, a profondément inquiété l’Arabie saoudite, officiellement membre de la Coalition, mais aussi rivale de l’Iran. Sous la pression, le Premier ministre irakien M. Haïder al-Abadia, a voulu limiter le rôle de ces milices chiites, pourtant théoriquement sous son autorité. Il est néanmoins contraint de faire à nouveau appel à ces combattants, mieux formés et surtout motivés pour combattre Daech, qui a fait de la lutte contre les chiites son premier objectif.

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