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Diplomacy & Crisis News

L’Amérique centrale : 5, 6, 7 Etats et une seule nation ?

Politique étrangère (IFRI) - Fri, 14/08/2020 - 10:00

La rédaction de Politique étrangère vous offre à (re)lire des textes qui ont marqué l’histoire de la revue. Nous vous proposons aujourd’hui un article de Pierre Gilhodès, intitulé « L’Amérique centrale : 5, 6, 7 Etats et une seule nation ? », et publié dans le numéro 2/1982 de Politique étrangère.

Jusqu’à une date récente on a appelé Amérique centrale les anciens territoires relevant, sous la colonie espagnole et jusqu’en 1921, de la Capitainerie générale du Guatemala. Peu de temps après l’Indépendance, au nord, le Chiapas a été rattaché au Mexique. Pendant longtemps, sur la Côte caraïbe, des comptoirs britanniques ou refuges de pirates ont subsisté. L’un d’eux, le Beïize, vient d’accéder à l’indépendance. Panama, qui appartenait au Vice-Royaume de Nouvelle Grenade, devenant indépendant en 1821, hésita entre son rattachement au Centre Amérique, au Pérou ou à la Nouvelle Grenade, la Grande Colombie bolivarienne, solution qu’il adopta en fin de compte et jusqu’en 1903, date de sa sécession de la Colombie. On l’a, de ce fait, toujours considéré comme appartenant à l’Amérique du Sud. Les données relatives à Panama seront cependant fournies ici, la problématique de ce pays dépendant largement de l’évolution de la situation en Centre Amérique.

Le niveau de développement économique

Un simple regard à la carte ci-jointe et aux données qu’elle contient met en évidence tout à la fois, les grandes différences entre chacun des Etats — ne serait-ce qu’en densité de population, 18 habitants au kilomètre carré au Nicaragua, 212 au Salvador — et certaines ressemblances par exemple dans le type de production encore très largement primaire.

Le Centre Amérique a une superficie totale supérieure à celle de l’Espagne et, en Amérique latine, sensiblement égale à celle du Chili. Sa population a un taux de croissance annuelle d’environ 3 %± supérieure à celle de l’ensemble de l’Amérique latine, 2,8 %. Sa densité moyenne de 42 habitants au kilomètre carré est supérieure à celle de l’ensemble de l’Amérique latine : 17 habitants au kilomètre carré. Mais la moyenne dissimule de très grandes disparités ; que l’on réfléchisse seulement aux effets diversifiés de la pression démographique au Nicaragua et au Salvador.

Le poids économique des Etats diffère également, le Guatemala représente environ 36 % du produit intérieur brut centre-américain suivi par le Salvador 16 %, Costa Rica et Panama 15 %, Honduras 10 % et le Nicaragua 8 %. La croissance du produit intérieur brut est également très diversifiée et modifie les équilibres régionaux.

On peut voir simplement à partir de ce tableau que les Etats centre-américains qui, dans l’ensemble, avaient échappé à la récession de 1974-1975 ont été frappés, de plein fouet, par celle de 1980-1981. Sans tomber dans un « économicisme » simplificateur, on peut se demander si les difficultés économiques de 1980 et 1981 n’ont pas joué un rôle décisif dans la déstabilisation de la région.

La structure des PIB diffère considérablement. Un seul exemple : pour la période 1976-1980, la part de l’industrie, du bâtiment et des services de base (eau, gaz, électricité, transports et communications) varie d’un maximum de 36 % au Costa Rica et au Nicaragua à un minimum de 27 % au Guatemala. Celle de l’agriculture et des industries extractives (ces dernières peu significatives sauf au Guatemala) varie d’un maximum de 31,3 % du PIB au Honduras à 19,9 % à Panama, le Guatemala se situant à 26 %, le Nicaragua à 27 %, le Salvador à 23 % et le Costa Rica à 19 %.

Tous ces pays se trouvaient dans les années 60 dans une zone d’inflation très modérée entre 0,7 % par an pour le Salvador et 2,5 % pour le Costa Rica ; en 1981, l’inflation oscille entre un minimum de 5,6 % au Panama et 48,5 % au Costa Rica, pays pour lequel elle augmente rapidement, les autres pays se situant aux alentours de 10 %.

En 1981, tous les pays ont un solde négatif de leur balance des paiements. Le déficit régional est d’environ 500 millions de dollars. La dette extérieure publique des différents pays s’est considérablement accrue au cours de ces dernières années ; à la différence du reste de l’Amérique latine, elle a surtout été contractée auprès d’organismes officiels multilatéraux (Banque mondiale, Banque interaméricaine de développement) ou nationaux (Eximport Bank…).

Il est important de noter que, sauf pour le Costa Rica, qui a vu en 1981 sa dette à court terme augmenter très rapidement, l’Amérique centrale a réussi à placer 27 % de sa dette à plus de 15 ans (5 % seulement pour les autres Etats de l’Amérique latine) ce qui soulage d’autant le service de la dette. Le Guatemala concentre à lui seul plus de 50 % des capitaux étrangers investis dans la région, suivi par le Costa Rica (30 %).

Si nous prenons quelques indicateurs sociaux autres que le taux d’analphabétisation porté sur la carte, nous les voyons évoluer d’une manière favorable mais selon des rythmes très différenciés.

La situation militaire

Parmi les pays considérés comme faisant partie de l’Amérique centrale, le Guatemala, le Salvador et le Honduras sont des régimes longtemps dominés par les militaires, les forces armées y étant la véritable source du pouvoir ; ces mêmes forces armées jouent un grand rôle à Panama et au Nicaragua tant sous le régime du général Somoza que sous celui de la junte sandiniste (mais la Garde nationale a été dissoute et une armée sandiniste créée de toutes pièces). On a longtemps considéré que le Costa Rica était un pays sans armée mais le récent développement des forces de sécurité dont la mission est semblable à celle des Gardes nationales de la région rend cette appréciation quelque peu caduque.

Durant les années 70, tant les dépenses militaires globales que le rapport entre ces dépenses militaires et le PIB se sont accrus. En 1978, à la veille de la crise actuelle centre-américaine qui a provoquer le gonflement brutal de ces dépenses, celles-ci étaient comprises dans une fourchette allant de 2 % du PIB pour le Nicaragua et le Salvador et 0,6 % pour le Costa Rica.

Une grande partie du personnel de ces pays — au niveau des officiers et des spécialistes — a été formé dans les bases de l’armée des Etats-Unis, en particulier dans la Zone du canal de Panama. Entre 1950 et 1977 cela a été le cas pour 696 militaires Costa ricains, 1 972 salvadoriens, 3 004 hondurègnes, 3 339 guatémaltèques, 4 623 panaméens et 5 400 nicaraguayens. Le total des militaires centre-américains ainsi entraînés représente 25 % des militaires de toute l’Amérique latine passés par les dites écoles de formation.

Des troupes des Etats-Unis sont installées à Panama, le commandement du Sud ; des forces armées britanniques sont implantées à Belize qui est en conflit déclaré avec le Guatemala. Il y avait en outre au début de la crise une mission militaire des Etats-Unis au Honduras, pays récepteur d’une aide militaire considérable. Le président Carter avait retiré les missions et l’aide militaire au Salvador et au Guatemala en raison des violations aux droits de l’homme imputées aux gouvernements de ces pays.

Les régimes politiques

Comme nous venons de le signaler tous les pays, à l’exception du Costa Rica, sont fortement marqués par la présence militaire. Ils n’ont guère connu de période démocratique même si, pour plusieurs d’entre eux, un rituel électoral a pu masquer quelque peu cette domination militaire, point d’appui du pouvoir de couches dominantes très concentrées liées à la propriété du sol et à l’exportation des denrées agricoles : café, bananes, coton, etc.

Le Costa Rica

Depuis la guerre civile de 1949, ce pays connaît un régime constitutionnel qui permet l’expression des diverses forces politiques et sociales. Le gouvernement actuellement présidé par le social-démocrate Monge, du Parti de libération nationale, est issu d’élections régulières qui ont vu ce parti, créé par José Figueres, alterner au pouvoir avec une coalition de partis conservateurs. Le PLN est membre de l’Internationale socialiste. La gauche en particulier le parti d’Avant Garde populaire (communiste) a une présence plus forte au plan syndical (notamment chez les travailleurs des bananeraies) qu’au plan politique. Une détérioration continue de la situation économique fait craindre la fin de l’ère de tranquillité civique qu’a connue cette « Suisse » de l’Amérique centrale.

Le Guatemala

La révolution d’octobre 1944 qui renversa une longue dictature, donna au Guatemala dix ans de vie démocratique et pluripartiste. Dès 1946, le régime de Juan José Arévalo puis de Jacobo Arbenz se heurta aux intérêts de la United Fruit Company, soutenue par le gouvernement des Etats-Unis. En 1954, une invasion du territoire national mit fin à cet intermède démocratique ; depuis lors le pays connaît des convulsions périodiques. L’agitation paysanne et indigène va croissante. Le pouvoir a été assumé presque sans interruption par l’une des factions d’extrême droite existant au sein des forces armées. En 1981 et 1982 à l’image des forces politiques et sociales en mouvement au Salvador, une coalition de groupes insurrectionnels, de syndicats, de comités agraires s’est opposée, en particulier par les armes, au gouvernement militaire. En 1982 un coup d’Etat a porté au pouvoir le général Rios Montt dans un pays où le nombre des victimes est sans doute supérieur à celui du Salvador.

Le Honduras

Longtemps gouverné d’une manière autoritaire par le parti national (conservateur) alors que le parti libéral faisait figure d’opposition, le Honduras a connu, au cours des quinze dernières années, des gouvernements militaires de signes variables. Au gouvernement de l’aviateur Lopez Arellano, marqué à gauche par son amitié avec le général Torrijos de Panama, a succédé celui du fantassin Policarpo Paz, beaucoup plus conservateur, qui vient de céder le pouvoir au président Suazo Cordoba, du parti libéral, élu cette année. Le pays avait été traumatisé par sa guerre avec le Salvador en 1969. La présence des militaires, divisés en courants d’inclinations diverses, y reste forte. Le nouveau gouvernement cherche à se tenir à l’écart des soubresauts qui affectent tous ses voisins alors même que les incidents de frontières sont nombreux.

Le Nicaragua

La famille Somoza a succédé en 1933 à une longue occupation du territoire national par les Etats-Unis. Gouvernant d’une main de fer, les Somoza ont géré leur pays comme un patrimoine familial marginalisant du pouvoir politique et économique le reste de la population. Reprenant le nom de Sandino, guérillero qui leva une armée de paysans contre l’occupation des Etats-Unis, une coalition politique allant du centre gauche à l’extrême gauche, le Front sandiniste de libération nationale, soutenu par diverses forces civiques, renversa, au terme d’une longue lutte, la dictature de Somoza et porta les sandinistes et leurs amis au pouvoir en juillet 1979. Une fraction importante de la bourgeoisie, en particulier agraire ou liée aux services, a depuis basculé dans l’opposition pour protester contre les mesures dirigistes ou d’étatisation prises par les sandinistes qu’elle qualifie de marxistes. Le Front, qui doit faire face à une vive opposition sur sa frontière nord, reste une coalition de sociaux-démocrates, de marxistes et de chrétiens de gauche.

Panama

Entre 1955, date de l’assassinat du colonel Remon qui gouvernait d’une main de fer, et 1968, Panama connaît un régime oligarchique dominé par le vieux parti libéral. Un coup d’Etat porte alors au pouvoir un des chefs de la Garde nationale, Omar Torrijos, qui va rester l’homme fort du pays jusqu’à sa mort en 1981. L’essentiel de sa politique va être dirigé vers la récupération de la Zone du canal de Panama et la redéfinition des relations avec les Etats-Unis, consacrée par le traité de 1977. Des réformes de structure, un effort d’équipement seront à porter à l’actif d’un pays qui s’inscrit, au plan extérieur, dans le groupe des nations non-alignées. La Constitution de 1972 consacre un pouvoir populaire représentatif et pluripartiste. A l’heure présente, le président Royo s’appuie sur le parti majoritaire aux dernières élections, le Parti révolutionnaire démocratique, affilié à l’Internationale socialiste. L’arrivée à la tête de la Garde nationale d’un officier ambitieux, le colonel Paredes, pourrait être porteuse de nouveaux développements.

Le Salvador

Depuis 1932, les diverses factions des forces armées ont tour à tour assumé le pouvoir soit à la suite de putschs, soit par des élections sui generis où la contrainte, la violence et la fraude jouent un rôle déterminant. Sauf à de brefs intervalles, les officiers au pouvoir ont gouverné en bonne harmonie avec un groupe très concentré de propriétaires du café et d’industriels. A la fin des années 70, la violence et la fraude croissantes ont entraîné des réactions de forces civiles de mieux en mieux organisées et s’appuyant notamment sur l’Eglise catholique. Un coup d’Etat en octobre 1979 laissait penser à une possibilité d’ouverture démocratique qui, ne se concrétisant pas, laisse au pouvoir une curieuse coalition de militaires de droite et d’extrême droite et d’un secteur de la démocratie chrétienne. Les autres formations politiques, démocrates chrétiens de gauche, sociaux-démocrates, communistes… ont formé avec des groupements d’extrême gauche, une coalition politique, le Front démocratique révolutionnaire associé à une coalition militaire le Front Farabundo Marti de libération nationale, d’orientation marxiste. Des élections constituantes.au début de 1982 ont vu, dans le climat troublé de ce pays, le triomphe des formations d’extrême droite. La gauche refusa de participer à ces élections. Sous la pression des Etats-Unis, un banquier modéré, Magana, a été élu président du Salvador.

Une seule nation ?

Le traitement de l’Amérique centrale au niveau étatique présente l’inconvénient de laisser dans l’obscurité le sentiment vivace de l’appartenance à une même Nation.

Après l’indépendance, l’Amérique centrale constitue effectivement un seul Etat jusqu’en 1938. Le père de l’unité, Morazan, tenta une nouvelle fois de la reconstituer et y trouva la mort. D’autres efforts unitaires existèrent à la fin du XIXe siècle sous l’impulsion du guatémaltèque Barrios puis en 1921. Les Constitutions des différents Etats font mention de la vocation à l’unité et de l’existence d’une seule citoyenneté centre-américaine qui explique que les concepts d’intervention et de non-intervention n’ont pas, sur place, le même contenu que dans d’autres régions du monde. L’indépendance fut un geste unique ; la lutte contre le pirate Walker qui tenta de se constituer un fief sur la Côte caraïbe du Nicaragua et du Costa Rica ne fut victorieuse que grâce à l’effort conjugué des différents Etats. A la fin du XIXe siècle, la vague libérale en Amérique centrale et dans le nord de l’Amérique du Sud ne l’emporta qu’en raison de l’aide mutuelle que se prêtèrent les différents partis de ces pays, qui sont également intervenus activement pour aider les indépendantistes cubains. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale les partis d’orientation social-démocrate des différents pays, Cuba y compris, conjuguèrent leurs efforts pour armer une Légion internationale des Caraïbes destinée à lutter contre les dictatures. La même observation peut être formulée quant à l’aide fournie à l’insurrection castriste à Cuba en 1957 et 1958 ou à celle apportée à l’insurrection sandi- niste au Nicaragua en 1978-1979.

Pour des raisons d’opportunité évidentes ces interventions peuvent être occultées ou dénoncées par les gouvernements en place dans les pays et au moment où elles se produisent, elles ne sont toutefois pas senties exactement comme telles par les opinions publiques où le sentiment unitaire reste très fort.

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Le rapprochement irano-irakien et ses conséquences

Politique étrangère (IFRI) - Wed, 12/08/2020 - 10:00

La rédaction de Politique étrangère vous offre de (re)lire des textes qui ont marqué l’histoire de la revue. Nous vous proposons aujourd’hui un article de Mohammad-Reza Djalili, intitulé « Le rapprochement irano-irakien et ses conséquences », et publié dans le numéro 3/1975 de Politique étrangère.

Introduction

L’accord de réconciliation signé le 6 mars 1975 par le Souverain iranien et le Vice-Président irakien M. Saddam Hussein, à l’issue du premier « sommet » de l’OPEP à Alger, allait mettre fin aux différends qui opposaient les deux pays voisins depuis plus de cinq ans de façon permanente, mais qui ont une origine beaucoup plus ancienne, et déclencher le processus de normalisation rapide des relations irano-irakiennes. Conclu sous l’égide du Président Houari Boumédiène, cet accord est le résultat d’un effort de médiation des pays arabes et des rencontres successives des représentants des deux pays durant ces derniers mois.

Quelles sont les origines historiques des différends qui ont opposé les deux pays pendant une quarantaine d’années ? Quelles sont les modalités du rapprochement actuel et que peuvent être les conséquences et la portée de l’entente entre Bagdad et Téhéran à court et moyen terme ? Ce sont là les trois points que nous essayerons de développer dans cet article. Mais, conscients du peu de temps qui nous sépare des événements et, tenant compte des négociations qui sont actuellement en cours entre les représentants des deux pays, nous ne pourrons ici tracer que quelques esquisses des faits et ne déduire que des conclusions prudentes.

I. Historique

Bien que voisins, et tous deux pays musulmans, l’Iran et l’Irak n’ont presque jamais eu de relations tout à fait détendues et normales. A deux reprises pourtant, à l’époque du « Pacte de Saadabad » en 1937 et du « Pacte de Bagdad» en 1955, ces relations ont semblé se normaliser et se développer rapidement, mais ce n’était qu’à titre provisoire. Avant la signature de ces deux Pactes et pendant la période qui les sépare, mais surtout après le retrait de l’Irak du Pacte de Bagdad, les relations sont passées par des hauts et des bas. Il y a eu des périodes de détente relative, de crise et de menace, de guerres sur les ondes et des accrochages dans les régions frontalières. A certains moments, on a cru même, de part et d’autre, à l’imminence d’une intervention généralisée des forces armées. Depuis la révolution du 14 juillet 1958 en Irak et l’instauration d’un régime républicain à Bagdad, il est apparu de plus en plus difficile de diminuer les tensions toujours latentes qui existaient entre les deux pays. La crise atteindra son point culminant le 19 avril 1969, lorsque l’Iran, las de voir ses droits lésés dans le Chatt-el-Arab, dénonça officiellement le Traité du 4 juillet 1937 réglementant la navigation sur le fleuve et délimitant la frontière entre les deux pays. Depuis lors, le problème majeur du contentieux irano-irakien est le conflit du Chatt-el-Arab autour duquel gravitent des questions comme celle concernant les résidents d’origine iranienne en Irak et surtout le problème kurde. Nous allons ici les évoquer rapidement.

A propos du Chatt-el-Arab, Nouri Saïd déclarait devant la Société des Nations que l’« Irak était essentiellement le pays de deux fleuves, l’Euphrate et le Tigre. Le Chatt-el-Arab, formé par leur jonction, constitue le seul accès de l’Irak à la mer. Bassorah, situé à 100 km de l’embouchure est le seul port de l’Irak ». En conséquence, il jugeait indésirable qu’une puissance étrangère contrôle les eaux du Chatt.

Quant à l’Iran, le Chatt-el-Arab lui est aussi vital qu’à l’Irak. Le Karoun, seul fleuve navigable iranien, s’y jette. Khoramchahr, un des plus importants ports iraniens par lequel transite une grande partie du commerce extérieur de l’Iran, et Abadan, où se trouve la première raffinerie du pays, sont tous deux situés sur le bord du Chatt. De plus, la plupart des puits de pétrole sont concentrés dans cette région proche du Chatt.

Comme on le constate, le problème est donc d’une importance capitale pour les deux pays : l’Irak voulant faire du Chatt un fleuve complètement irakien et l’Iran désirant faire admettre un principe de droit international, à savoir la désignation du thalweg comme ligne frontière entre les deux pays sur le Chatt-el-Arab.

Le litige qui oppose l’Iran et l’Irak à propos du Chatt-el-Arab remonte au XIXe siècle. A l’époque l’Irak ne formait que quelques « vilayat » de l’Est de l’Empire Ottoman. A plusieurs reprises, en 1848 par le Traité d’Erzéroum, en 1911 par le Protocole de Téhéran et en 1913 par le Protocole de Constantinople on avait essayé de délimiter les frontières de l’Iran et de l’Empire Ottoman, mais ces traités n’ont jamais revêtu un caractère définitif. Ainsi, le problème était resté en suspens.

En 1921, l’Emir Fayçal fut proclamé Roi d’Irak, pays qui devint un Etat indépendant sous tutelle britannique. Le gouvernement iranien ne reconnut le nouvel Etat qu’en 1929, après avoir reçu des Britanniques, protecteurs du régime irakien, des garanties quant à la conclusion d’un traité équitable au sujet du Chatt-el-Arab. Mais après cette reconnaissance, le gouvernement irakien ne montra aucun empressement à conclure un accord frontalier avec l’Iran. Le voyage du Roi Fayçal en Iran, en 1932, permit aux deux pays d’avoir des relations relativement bonnes pendant une courte période et d’éveiller quelques espoirs quant à la signature imminente d’un accord sur le Chatt-el-Arab. La mort de Fayçal survenue le 8 septembre 1933 mit brusquement fin à cette période. La situation se détériora et des notes, d’un ton plutôt vif, furent échangées entre les deux capitales. Par ailleurs, les incidents frontaliers se multipliaient. Prenant prétexte d’un de ces incidents, le gouvernement irakien déposa une plainte contre l’Iran à la Société des Nations, le 4 décembre 1934. Mais la S.D.N. n’ayant pu trouver une solution au différend, les deux parties engagèrent peu à peu des pourparlers directs. Ceux-ci aboutirent à la signature à Téhéran, le 4 juillet 1937, du Traité de frontière sur le Chatt-el-Arab, qui comporte 6 articles et un protocole annexe.

Le seul changement important que ce Traité ait apporté dans le tracé de la frontière concerne le port d’Abadan ; la frontière est déplacée vers l’ouest sur le thalweg, créant ainsi une zone de mouillage placée sous la souveraineté iranienne (article 2). A part cela, la frontière définie par le Protocole de Constantinople de 1913 et les procès-verbaux de la Commission de délimitation de 1914 reste valable (article 1), ce qui revient à dire que sur le Chatt la frontière se trouve sur la rive orientale (côté Iran) au niveau des eaux les plus basses ; c’est reconnaître un avantage certain à l’Irak.

L’article 4 stipule qu’à partir du point où la ligne de frontière terrestre descend dans le fleuve, et jusqu’à la haute mer, le Chatt- el-Arab restera ouvert d’une façon égale aux navires de commerce de tous les pays, les redevances perçues devant subvenir à des dépenses faites dans l’intérêt de la navigation ; le Chatt restera ouvert au passage des bâtiments de guerre et des autres navires affectés au commerce des Hautes Parties contractantes ; la ligne frontalière suivra tantôt la limite des eaux basses et tantôt le thalweg et ne préjudiciera en rien au droit d’usage des deux parties contractantes dans tout le cours du fleuve.

Par l’article 5, les deux pays s’engagent à conclure une convention relative à l’amélioration de la voie navigable, au drainage, au pilotage, aux redevances à percevoir.

Une fois le Traité signé, les autorités irakiennes ne se montrèrent guère empressées d’appliquer les clauses du traité et de son protocole annexe. Des malentendus à propos de l’interprétation des textes apparurent, mais l’éclatement de la deuxième guerre mondiale ramena le problème du Chatt au niveau d’une préoccupation secondaire au Moyen-Orient.

En 1949, les négociations reprirent et le gouvernement iranien proposa un projet de convention en 16 articles. Cette convention portait sur les principes suivants :

— liberté de navigation de tous les navires marchands, de plaisance et de guerre de l’Irak et de l’Iran, avec droits égaux des deux pays dans le Chatt, et liberté de navigation à tous les bâtiments de commerce étrangers ;

— création d’une commission mixte irano-irakienne pour la surveillance et l’utilisation du Chatt ;

— perception et administration des péages, confiées à cette commission ;

— unanimité des votes, ou recours à un arbitrage neutre pour cette commission.

Cette proposition qui semblait bien être dans la ligne du Traité de 1937, ne fut cependant pas bien accueillie par l’Irak. Plus d’un an et demi plus tard, le gouvernement irakien répliqua par des contre-propositions :

— exercice de la pleine et entière souveraineté de chaque partie dans la portion du Chatt faisant partie de son territoire, mais négociation avec l’autre partie pour l’établissement des règlements d’utilisation des eaux ;

— reconnaissance de fonctions purement consultatives à la commission mixte.

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Le problème du contrôle des armements

Politique étrangère (IFRI) - Mon, 10/08/2020 - 09:55

La rédaction de Politique étrangère vous offre à (re)lire des textes qui ont marqué l’histoire de la revue. Nous vous proposons aujourd’hui un article de Marcel Coignard, intitulé « Le problème du contrôle des armements », et publié dans le numéro 5/1960 de Politique étrangère.

Les négociations sur le désarmement, qui se sont poursuivies entre les puissances occidentales et les puissances de l’Est depuis quinze ans, dans le cadre des Nations-Unies, ont permis d’affronter un certain nombre de plans de désarmement d’inspiration politique respective. Elles ont donné aussi l’occasion aux puissances occidentales de présenter des études de mécanisme et d’organisation du contrôle, où perçait la préoccupation de peser l’efficacité des moyens d’inspection. Les divergences politiques profondes, les intérêts stratégiques opposés et les réticences soviétiques à l’égard du contrôle lui-même considéré comme un instrument d’espionnage jouant en leur défaveur, ont empêché tout accord général, tandis que se poursuivaient les discussions techniques sur les objets précis dont l’Est espère pouvoir tirer un bénéfice immédiat (par exemple à propos de l’interdiction des expériences nucléaires).

Sur un autre plan, plus limité, et dans un système plus défini couvrant une aire géographique et politique restreinte, l’Agence de Contrôle des Armements de l’U.E.O. a poursuivi normalement depuis cinq ans l’accomplissement de sa mission de contrôle des armements des 7 puissances d’Europe occidentale, sur le continent européen. Elle a pu mettre au point l’étude des moyens et méthodes de contrôle des armes classiques et entrer dans le domaine des armes nouvelles, engins guidés, armes chimiques et armes biologiques. Des résultats expérimentaux satisfaisants ont été obtenus dans les secteurs, les plus immédiats touchant les armes et fabrications qui peuvent effectivement être contrôlées actuellement sur le continent européen. Les études ont permis de fixer les grandes lignes des possibilités de contrôle de tels armements à prévoir dans le proche avenir. Le domaine de l’arme atomique n’a cependant pas encore été abordé.

Rappelons que le contrôle n’est pas une fin en soi, et qu’il représente la mise en œuvre de l’ensemble des moyens capables d’assurer le respect d’engagements politiques portant sur des limitations ou sur des interdictions à appliquer aux forces armées et à leurs armements. Engagement politique sous-entend, bien entendu, acceptation des mesures d’application dans une ambiance favorable.

En nous plaçant dans le cadre européen, nous limiterons nos réflexions au potentiel d’armement, le contrôle pouvant porter quantitativement sur les niveaux convenus (stocks, fabrications, importations moins exportations), ou sur l’interdiction de production de certaines armes. Nous n’aborderons pas ici le chapitre des interdictions d’usage ou de possession de certaines catégories d’armes, ni celui des moyens de prévention des attaques par surprise, qui sortent du cadre actuel des contrôles en Europe occidentale, mais qui pourraient être envisagés en d’autres perspectives.

Rappelons encore qu’un système de contrôle, pour être valable dans un certain domaine, peut rarement fournir des conclusions à partir d’une donnée unique, considérée isolément susceptible d’être entachée d’erreur ou même de ne pouvoir donner lieu à une vérification satisfaisante. C’est sur la conjonction et le recoupement des renseignements et constatations que repose la valeur d’un système de contrôle. On peut dire qu’un contrôle doit opérer dans l’espace, sous la forme d’un réseau à mailles judicieusement calculées, et dans le temps par la continuité et l’enchaînement des observations successives. Cela posé, le contrôle doit être exercé sous le signe d’une très grande faculté d’adaptation pour faire face à tous les cas rencontrés, et pour se tenir constamment au niveau des progrès de la technique des armements. Ces principes, déjà vérifiés dans les enseignements du passé, prendront une valeur singulière dans l’évolution des contrôles.

La découverte de nouvelles armes a inspiré une nouvelle stratégie et, pour satisfaire à l’échelonnement des besoins militaires ainsi créés, une gamme extraordinaire de types d’armes variées voit le jour sous le signe de progrès extrêmement rapides et constants. Dans cet éventail d’armements, on peut distinguer trois grandes catégories pour faciliter l’étude fondamentale des problèmes de contrôle de demain.

Les armes dites classiques

En relation directe et continue avec le passé, subsistera dans le proche avenir un ensemble d’armes jusqu’alors appelées classiques, et dont les caractéristiques et les performances bénéficieront des derniers progrès de la technique. Le trait commun de ces armements est et sera toujours, du point de vue du contrôle, leur important aspect dimensionnel et numérique pour un ensemble d’opérations militaires de quelque envergure. Du fait de leur visibilité résulte une réelle facilité de détection et de dénombrement (véhicules blindés, chars, avions, canons, lots de munitions, mines, etc.).

Dans le domaine terrestre et aérien, on peut les qualifier d’armements de masse numérique, et ceci est encore vrai, bien qu’à un degré moindre, pour l’armement classique des navires. On rattachera à cette catégorie les armes nouvelles, de puissance moyenne, utilisant un explosif classique à haut rendement. Parce qu’elles devront exister en grand nombre dans les dotations des forces, ces armes seront fabriquées en grande série. Dans cette catégorie « nouvelle » rentreraient les engins guidés antichars, les engins de défense aérienne de moyenne importance (air-air et sol- air), les engins air-sol d’appui tactique à courte portée, les projectiles et engins ASM construits en grande série, etc..

Il semble pratiquement impossible de soustraire aux vues d’un organe de contrôle, bien outillé à tous points de vue, des quantités de tels armements capables de constituer une menace à la sécurité. Des stocks clandestins ou des usines fantômes ne semblent pas pouvoir être créés pour ces armes, dans une zone soumise à de bonnes règles de surveillance. La vérification des stocks déclarés annuellement, par exemple, peut être effectuée avec une précision tout à fait satisfaisante.

Le même degré de précision ne peut cependant être toujours assuré dans le contrôle de la production, surtout pour des objets fabriqués en très grand nombre, mais là encore les quantités marginales qui pourraient échapper au contrôle seraient d’un ordre compatible avec les exigences de la sécurité.

L’affaire peut, bien entendu, se compliquer lorsque les fabrications militaires portent sur des pièces, voire des ensembles, susceptibles d’avoir des usages civils ou pour lesquels la distinction des spécifications militaires et civiles n’est pas très visible. Un contrôle anecdotique, dont la forme serait trop circonscrite, sans ramifications vers des activités corollaires, ni continuité dans l’enchaînement des constatations, pourrait alors être mis en défaut. Il est certain que le contrôle dans un domaine complexe a des chances d’autant meilleures de bien démarrer que ses commencements s’appliquent aux débuts d’une fabrication. Mais ce n’est pas là une condition sine qua non de réussite, lorsqu’il s’agit d’armes moyennes ou lourdes en quantités nombreuses, exigeant de grandes usines spécialement outillées pour leur fabrication. L’organe de contrôle, s’il dispose de statuts, règlements et outillages convenables, pourra toujours réunir les éléments de recoupement utiles pour former sa conviction.

Le contrôle d’un engagement de non-production de telles ou telles armes de cette première catégorie ne rencontrerait pas non plus de difficultés majeures, en raison de la nécessité de disposer d’installations et d’outillages importants, hautement spécialisés, pour réaliser des quantités appréciables de matériels militaires modernes, qu’il faut non seulement fabriquer, mais encore développer, essayer, modifier… Il faut, bien entendu, que le droit d’investigation dans les usines, qui normalement ne fabriquent que pour les besoins civils, ne soit pas restreint dans tous les aspects où une fabrication militaire partielle pourrait être, le cas échéant, camouflée. […]

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Contestation sonore en Angola

Le Monde Diplomatique - Sun, 09/08/2020 - 18:33
A la veille d'élections générales sans grandes incertitudes, un fossé se creuse entre la société angolaise et le régime vieillissant du président José Eduardo dos Santos. La jeunesse luandaise exprime ses frustrations dans le kuduro, un genre musical qui s'est diffusé bien au-delà du pays. / Angola, (...) / , , , , , , , , - 2012/08

Contre la concurrence, l'émulation

Le Monde Diplomatique - Sun, 09/08/2020 - 16:33
Le monde attend beaucoup de l'Europe. C'est du moins ce que donnent à penser des ouvrages récents. Les appels à une « autre Europe », formulés par le mouvement social sur le Vieux Continent, manifestent aussi cette attente. L'Europe ne se constituera qu'en se donnant les moyens de répondre à cette (...) / , , , , , - 2005/06 Lame de fond

Fascination pour les pôles

Le Monde Diplomatique - Sat, 08/08/2020 - 17:09
La fonte des glaces de l'océan Arctique est le prélude à l'eldorado : sous les mers gelées, le pétrole et autres richesses modernes attendent d'être exploités. Réchauffement climatique et économie libérale, l'air est connu. On oublie souvent en revanche que lorsque change un paysage, c'est aussi un (...) / , , , , , , , - 2010/12

Ignorance toxique

Le Monde Diplomatique - Fri, 07/08/2020 - 18:36
Carburants, engrais, médicaments, colorants, réfrigérants, additifs alimentaires, produits d'hygiène et de ménage, plastiques, puces informatiques, etc. : parmi les dix-huit millions de composés connus des chimistes, 70 000 sont en usage dans les pays industrialisés. Or les effets de ces substances et (...) / , , - 2002/06 Transmission

L'Etat utopique ou la haine de l'histoire

Le Monde Diplomatique - Fri, 07/08/2020 - 15:45
Et si le discours utopique nous aidait à démêler les échevaux de nos sociétés ? Si la lecture de Platon de More ou de Morelly projetait sur notre histoire des lueurs ? A première vue, cette idée est folle. Elle est inutile aussi car la science politique est très active. Ses ateliers tournent à haut (...) / , , , - 1979/04

Sida, un enjeu global de sécurité

Politique étrangère (IFRI) - Fri, 07/08/2020 - 10:00

La rédaction de Politique étrangère vous offre à (re)lire des textes qui ont marqué l’histoire de la revue. Nous vous proposons aujourd’hui, et pour faire un parallèle avec les enjeux de la crise sanitaire actuelle liée au COVID-19, un article de Stefan Elbe, intitulé « Sida, un enjeu global de sécurité », et publié dans le numéro 1/2005 de Politique étrangère.

En décembre 2004, Onusida évaluait à 39,4 millions le nombre de personnes infectées par le virus de l’immunodéficience humaine (VIH), ou vivant avec le sida dans le monde. Parmi elles : 37,2 millions d’adultes (de 15 à 49 ans), et 2,2 millions d’enfants. En 2004, on estimait à 3,1 millions le nombre de morts du fait de maladies liées à l’infection, et à 4,9 le nombre des nouveaux infectés en 2004. Entre 20 et 25 millions de personnes sont, à ce jour, mortes du sida dans le monde depuis l’apparition de l’épidémie.

Le continent africain a été particulièrement affecté par la pandémie. On ne peut pourtant généraliser, les différences régionales demeurant importantes. Pour l’Afrique du Nord, on dispose de peu d’informations, mais il s’agit sans doute de la région la moins touchée du continent. En Afrique de l’Est, les taux de prévalence sont par contre très élevés, dépassant dans plusieurs pays les 5 % de la population adulte. En Afrique centrale et de l’Ouest, huit pays, dont le Nigeria, sont proches ou au-dessus des 5 %, seuil au-delà duquel l’expérience enseigne qu’il est difficile de contrôler la diffusion de la maladie à toute la population. En Afrique australe, où la situation est la plus mauvaise, quatre pays, le Zimbabwe, le Botswana, le Lesotho et le Swaziland, ont un taux de prévalence dépassant un tiers de la population adulte ; plusieurs autres pays se situent entre 10 % et 20 %.

En Asie et dans la région du Pacifique, ce sont 8,2 millions de personnes qui vivent avec le VIH. Le Cambodge, Myanmar et la Thaïlande affichent des taux de prévalence de plus de 1 % de la population adulte, l’Indonésie étant juste au-dessous. Cela peut paraître un chiffre peu important. Mais l’Afrique du Sud comptait en 1990 moins de 1 % de sujets séropositifs parmi les femmes enceintes fréquentant les maternités. Dix ans plus tard, son taux de prévalence dans la population adulte approche 20 %, et elle est le pays qui compte le plus grand nombre de personnes infectées au monde. La Chine a quant à elle identifié des cas de contamination dans ses 31 provinces, entre 500 000 et 1 million de personnes étant touchées ; et le ministre chinois de la Santé prévoit qu’en 2010, 10 millions de Chinois pourraient vivre avec le VIH en l’absence de mesures déterminantes. Quant à l’Inde, elle dispute à l’Afrique du Sud le statut de pays le plus touché par le VIH, avec environ 4 millions de séropositifs.

En termes de progression, l’espace le plus touché est sans conteste l’Europe de l’Est et la Russie, avec environ 210 000 nouvelles infections pour 2004, et un taux de prévalence qui dépasse déjà 1 % de la population adulte en Russie et en Ukraine. Des taux de progression similaires ont été enregistrés dans les États baltes, et certaines républiques d’Asie centrale.

Si l’on s’en tient aux taux de prévalence nationaux, la deuxième région la plus affectée (après l’Afrique) est l’Amérique latine et les Caraïbes. Elle compte désormais 12 pays ayant une prévalence adulte de plus de 1 %, avec un total d’environ 1,7 million de personnes infectées. Haïti et les Bahamas sont parmi les pays les plus frappés, avec une prévalence adulte de 5,6 % et de 3 %. Dans les pays à haut revenu d’Amérique du Nord et d’Europe par contre, moins de 2 millions de personnes vivent avec le virus, avec 64 000 nouvelles contaminations en 2004. Pour ces pays, la mortalité due au sida a bien décliné grâce aux trithérapies, mais ce déclin n’a pas touché le rythme des contaminations.

Historiquement, la pandémie de sida est donc, en chiffres, l’une des pires qu’ait eu à connaître l’humanité. Dans la première décennie du XXIe siècle, elle pourrait avoir fait plus de morts que l’épidémie de grippe espagnole de 1918-1919, accusée d’avoir fait entre 25 et 40 millions de victimes. Elle aura dépassé aussi la peste bubonique, puisque Onusida estime que si le rythme de la transmission n’est pas sérieusement bridé, 45 millions de personnes pourraient avoir été infectées vers 2010. C’est ce caractère démesuré de la pandémie qui incite à s’interroger, au-delà des effets de santé publique, sur ses conséquences en matière de sécurité. Le 10 janvier 2000, le Conseil de sécurité, réuni pour se pencher sur les effets du sida sur la paix et la sécurité en Afrique, identifiait pour la première fois un problème de santé comme une menace à la paix internationale.

Le VIH/sida : un enjeu de sécurité humaine

Le VIH/sida figure déjà parmi les cinq causes majeures de mortalité dans le monde. En Afrique, il n’est pas seulement l’explication majeure des décès : il cause dix fois plus de morts que les conflits armés. Dans les décennies à venir, la durée moyenne de vie va sans doute chuter de 20 à 30 ans dans certains pays d’Afrique. En 2010, l’espérance de vie de nombre de pays pourrait régresser jusqu’à passer sous les niveaux du début du XXe siècle ; et ce, largement en raison du VIH, qui annihile ainsi les modestes progrès d’un siècle de développement.

Au-delà des tragédies individuelles, le VIH a des effets directs ou indirects nombreux sur les familles et les communautés touchées. Contrairement aux maladies de l’âge — cardiaques, respiratoires ou cérébro-vasculaires —, le sida affecte des personnes jeunes, d’âge productif. Il y a donc une relation directe entre la prévalence du VIH et la question de la sécurité alimentaire. Les personnes malades ne peuvent plus produire ou se procurer de quoi nourrir leur famille. Elles peuvent être contraintes de vendre leurs maigres biens pour compenser une absence de revenus. Plus généralement, les personnes atteintes peuvent s’avérer incapables de préserver leur emploi. Et nombre d’entre les urbains choisissent alors de retourner au village une fois malades, perpétuant ainsi un cycle infernal.

Les hauts taux de prévalence ont aussi des implications sur l’éducation des individus. Si l’un de leurs parents — ou les deux — est malade, les enfants peuvent être retirés du système scolaire pour tenir la maison, ou assurer eux-mêmes le revenu de la famille. Et beaucoup d’entre eux deviendront orphelins. En Sierra Leone, on estime que le sida a fait cinq fois plus d’orphelins que le récent conflit. Il faut ajouter que le sida a un redoutable impact sur le système éducatif lui-même, à travers les éducateurs. Dans certaines régions d’Afrique du Sud, c’est sans doute un cinquième des enseignants du secondaire qui sont touchés, certaines écoles ayant déjà été contraintes de fermer. En 1999, on estimait qu’en Afrique subsaharienne, 860 000 élèves des classes primaires avaient déjà perdu leur instituteur du fait du sida.

La sécurité des individus est aussi touchée par l’exclusion et la stigmatisation, qui peuvent tourner en agressions violentes contre des personnes atteintes ou proches de malades. En Afrique du Sud, Gugu Dlamini est morte à 36 ans d’avoir été battue par ses voisins, dans les faubourgs de Durban, après avoir — lors de la journée mondiale de lutte contre le sida — révélé sa séropositivité.

Le VIH/sida et la sécurité des États

L’impact du virus sur les forces armées et sur la stabilité des pays les plus touchés pose dans cet ordre de réflexion le problème majeur. Les forces armées ne constituent pas un groupe marginal dans la pandémie. On considère généralement que les maladies sexuellement transmissibles sont plus présentes dans les armées que dans la population civile comparable. Les données demeurent peu précises, mais les services de renseignements indiquent que c’est également le cas pour le VIH, dans nombre d’armées africaines. Les explications sont connues : les soldats sont à l’âge sexuellement le plus actif; ils sont mobiles et déployés loin de leurs foyers durant de longues périodes ; le milieu militaire favorise les conduites violentes et à risque ; ils ont de multiples occasions d’avoir des relations sexuelles ponctuelles et les recherchent sans doute pour décompresser du stress du combat ; enfin, la présence d’autres maladies sexuellement transmissibles facilite la contamination par le VIH lors de rapports sexuels non protégés. […]

>> Lire la suite de l’article sur Persée <<

Tunisie : du protectorat à l'autonomie interne

Le Monde Diplomatique - Thu, 06/08/2020 - 18:40
Le 31 août 1955 avait lieu à l'hôtel Matignon l'échange des instruments de ratification des conventions signées, à Paris, le 3 juin de la même année par MM. Edgar Faure et Tahar Ben Ammar, Pierre July et Mongi Slim, au nom de la France et de la Tunisie. Ainsi prenait fin la période de l'histoire (...) / , , , - 1955/11

Algérie : Les réformes de 1947 et l'intégration

Le Monde Diplomatique - Wed, 05/08/2020 - 16:50
Comme s'ils avaient soudain découvert un concept nouveau, les Français et les Algériens livrent bataille autour de la notion d'intégration. Celle-ci est pourtant aussi ancienne que la conquête elle-même et la lutte n'a guère cessé depuis entre deux tendances dont l'une (qui était appelée « assimilation (...) / , , , , - 1955/11

Libya’s Fragmentation: Structure and Process in Violent Conflict

Politique étrangère (IFRI) - Wed, 05/08/2020 - 10:00

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2020).
Jalel Harchaoui propose une analyse de l’ouvrage de Wolfram Lacher
, Libya’s Fragmentation: Structure and Process in Violent Conflict (I.B. Tauris, 2020, 304 pages).

Consacré à la Libye post-Kadhafi, l’ouvrage de Wolfram Lacher est certain de devenir une référence incontournable sur le pays nord-africain. Le livre retrace des pans entiers du conflit civil qui s’est ouvert sur les soulèvements du 15 février 2011, et dure encore. Plusieurs épisodes significatifs y sont relatés avec une rigueur rare. Les maints séjours effectués en Libye par l’auteur depuis 2007 lui donnent accès à un large éventail de témoignages et de détails factuels. Certains moments clés sont même restitués presque heure par heure.

Précisons toutefois que l’opus de Lacher ne se veut ni narratif, ni linéaire, ni exhaustif. Son ambition est d’abord théorique et démonstrative. En choisissant de se concentrer sur quatre villes – Misrata, Zintan, Bani Walid et Tobrouk – il tente d’expliquer la fragmentation extrême de la société libyenne. Ce morcellement s’illustre notamment par le fait qu’aujourd’hui le controversé maréchal Haftar ne parvient toujours pas à prévaloir à l’échelle nationale : Tripoli et plusieurs autres territoires clés résistent encore à ses assauts.

Les écrits académiques sur la Libye portent encore parfois les traces d’un certain scepticisme sur l’authenticité du soulèvement d’une grande partie de la population libyenne contre la dictature Kadhafi en 2011, plus d’un mois avant l’intervention de l’Organisation du traité de l’Alantique nord (OTAN). Quand Dirk Vandewalle, professeur à Dartmouth, évoque le tournant du 15 février, il ajoute simplement que « la révolte s’est rapidement étendue à toute la partie orientale du pays ». Comme beaucoup, il omet de relever que des villes de l’ouest comme Zintan et Zawiyah vivaient leur propre révolte au même moment. De manière vive et tangible, le travail méticuleux de Lacher immerge le lecteur dans l’incertitude et le danger extraordinaires de ces quelques semaines de 2011, si cruciales dans le façonnage de l’ère post-Kadhafi.

Lacher démonte quelques simplifications devenues presque omniprésentes dans notre représentation de la Libye contemporaine. Par exemple, l’auteur conteste la notion monolithique d’État-cités ou de tribus harmonieuses. Au tout début d’un conflit, il n’y a guère de blocs unis d’emblée dans des griefs précis, autour de positions politiques claires. Au contraire, le chercheur allemand établit que le spectre politique, à l’échelle locale, est souvent très hétérogène. C’est ensuite la brutalité de certains chocs circonstanciels, ou le processus séquentiel de l’escalade violente, qui finit par cristalliser des bastions incarnant telle ou telle orientation politique.

Au-delà de 2011, Lacher se penche également de manière détaillée sur ce qu’il appelle la « deuxième guerre civile libyenne » : celle qui éclate à la mi-mai 2014 sur l’ensemble du territoire. Il explique la manière dont Khalifa Haftar a exploité les divisions et rivalités parmi les élites de Cyrénaïque pour enraciner sa mainmise sur le pouvoir.

On peut regretter l’insistance de l’auteur sur les considérations théoriques. En sacrifiant quelque peu cet aspect, il aurait pu renforcer le côté story-telling de l’ouvrage, le rendant ainsi plus fluide et plus accessible. Puriste, et insensible aux bénéfices de ce type de vulgarisation, Lacher n’a pas souhaité aller dans ce sens. Sa contribution n’en demeure pas moins remarquable.

Jalel Harchaoui

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Paris-Berlin. La survie de l’Europe

Politique étrangère (IFRI) - Mon, 03/08/2020 - 10:00

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2020).
Dominique David, rédacteur en chef de Politique étrangère, propose une analyse de l’ouvrage d’Édouard Husson
, Paris-Berlin. La survie de l’Europe (Gallimard, 2019, 416 pages).

Les relations franco-allemandes sont, par les temps qui courent, plus souvent objet d’humeurs – pro ou contra, sans trop de rationalisations –, que d’analyses. Ce livre veut s’attacher au fond, pour considérer ces relations d’un œil débarrassé du poids des habitudes.

Des habitudes qui remontent loin. Pour Husson, la France (en allant jusqu’à Germaine de Staël) est captivée, au sens fort du terme, par une Allemagne qui la fascine, et qu’elle craint : il existe une véritable « germanomanie » française, largement construite sur l’ignorance des réalités allemandes. Au fil des décennies du deuxième XXe siècle, c’est en France que se cristallise l’idée du « modèle allemand » ; et c’est la peur de l’Allemagne qui incite Paris à sa fuite en avant dans la construction européenne au moment de l’effondrement soviétique. Tout – Maastricht, la création de l’euro, le caractère inégal des relations franco-allemandes – découlerait donc de la foi aveugle des dirigeants français (de Giscard à Macron en passant par Mitterrand) dans la puissance allemande, et de la frayeur qu’elle leur inspire.

Mais la France ignore les faiblesses structurelles ou conjoncturelles de son partenaire. Structurelles : la fascination pour la force qu’on tente de dompter par l’adoration du droit ; la faiblesse de la synthèse politique ou géopolitique, remplacée par le raisonnement pratico-analytique et la gestion locale… Conjoncturelles : les difficultés à parachever l’unification, le creusement des inégalités, les incertitudes sur l’avenir des locomotives industrielles du pays… Bref, l’Allemagne n’est ni une puissance inévitable, ni une force morale sur laquelle il faudrait s’aligner – voir l’opacité de son système bancaire, et sa responsabilité dans la déroute financière grecque.

Constat qu’abonde aujourd’hui la profonde crise de son système politique : fin de règne de celle qu’Husson traite avec constance de « chancelière sans qualités », décisions erratiques sur la fin de l’atome ou l’accueil sans conditions des réfugiés de 2015, marginalisation des partis de masse qui ont fait la démocratie allemande… La période apparaît sans nul doute à l’auteur propice à une vraie redéfinition des rapports franco-allemands. Même si les solutions proposées paraissent faibles : quitter une vision top down pour privilégier les coopérations de base ; sortir du bilatéral dans le cadre des négociations européennes ; définir des exigences claires vis-à-vis de l’Allemagne et n’en plus bouger ; imposer au Chancelier allemand un dialogue avec le Premier ministre, au motif que le président français est, lui, élu au suffrage universel…

Le baroque de la dernière proposition témoigne d’un certain mélange, dans ces pages, entre analyses de germaniste fort informé et jugements à l’emporte-pièce – voire fausses affirmations, comme lorsqu’il est reproché à François Mitterrand d’avoir voulu « empêcher » la réunification allemande, alors qu’il souhaitait la freiner et l’encadrer, ce qui est tout différent… Au fil des pages, Édouard Husson succombe parfois à cet esprit de système, et idéologique, qu’il reproche aux Français dans leur vision de l’Allemagne.

Cet ouvrage provoquant arrive à point nommé : alors que les rapports franco-allemands en panne doivent être redéfinis ; et qu’il nous faut remplacer les invocations par la connaissance de l’Autre. Espérons qu’un même travail – aussi contestable dans ses options politiques apparaisse-t‑il parfois – est en cours de l’autre côté du Rhin.

Dominique David

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«<small class="fine"> </small>The Economist<small class="fine"> </small>», le journal le plus influent du monde

Le Monde Diplomatique - Sun, 02/08/2020 - 19:47
Quel point commun entre le soutien à la guerre d'Irak et à la légalisation des drogues, la condamnation de WikiLeaks et celle du « Léviathan étatique » ? Ces positions ont toutes été défendues par « The Economist », journal qui, chaque semaine, tend un miroir flatteur aux classes dominantes. / Royaume-Uni, (...) / , , , , , , , , - 2012/08

L'avènement du tourisme de masse... Près de chez soi

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In Kashmir, a Year of Exploding Memories

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A year after the state’s special status was revoked, peace remains a distant hope.

When Everything Is a Crisis, Nothing Is

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