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Institut de Relations Internationales et Stratégiques
Updated: 1 week 42 min ago

Que peut-on attendre de la présidence française de l’Union européenne ?

Tue, 18/01/2022 - 18:11

Edouard Simon vous donne régulièrement rendez-vous pour sa chronique « Vu d’Europe » traitant de l’actualité de l’Union européenne et de ceux qui la font. Cette semaine il revient sur les enjeux de la présidence française de l’Union européenne.

– Alors que la France vient de prendre la présidence de l’UE pour les 6 prochains mois, quelle influence cette présidence donne-t-elle à la France ?

– Quelles sont les grandes priorités de la France ? A-t-elle les moyens de les mettre en œuvre ?

– La PFUE est-elle l’occasion d’avancer sur la question d’une Europe de la défense ?

➡️ Retrouvez tous les épisodes de la chronique « Vu d’Europe » sur la chaîne Youtube de l’IRIS.

« Russie 2021. Regards de l’Observatoire franco-russe » – 4 questions à Arnaud Dubien

Tue, 18/01/2022 - 15:47

Arnaud Dubien, chercheur associé à l’IRIS et directeur de l’Observatoire franco-russe, répond aux questions de Pascal Boniface à l’occasion de la parution de l’ouvrage Russie 2021. Regards de l’observatoire franco-russe – 2021, qui sera officiellement présenté mardi 18 janvier à La Maison de la Chimie.

N’est-ce pas un travail de Sisyphe que de consacrer un livre collectif en français sur la Russie, étant donné l’image de ce pays en France ?

Cet ouvrage, qui est la 8e édition de notre rapport annuel sur la Russie, représente en effet un travail considérable. Plus de soixante experts français et russes y ont contribué et apportent leurs éclairages sur la situation politique intérieure, le contexte économique, la diplomatie et les régions de la Fédération de Russie. Ce tour d’horizon est complété par des miscellanées, avec des articles sur la culture (« Pourquoi Dostoïevski n’aimait-il pas la France ? ») ou l’histoire (nous publions notamment des portraits du Marquis de Traversay, qui fut ministre de la Marine russe au XIXe siècle, ou de Pierre Cubat, le cuisinier d’Alexandre III et de Nicolas II ; des pages plus tragiques – comme celle des « malgré nous » à Tambov – sont également traitées).

L’image de la Russie est effectivement déplorable ces dernières années, ce qui tient à la fois à certaines réalités – notamment politiques – de ce pays, mais aussi aux perceptions – partielles et souvent partiales – en France. Si l’on regarde l’histoire longue, on est frappé par la récurrence de ces modèles, y compris avant la conclusion de la grande alliance franco-russe à la fin du XXe siècle. L’idéologie a toujours été – depuis 1789 en tout cas – un puissant facteur d’éloignement voire de confrontation entre nos États, qui se sont toutefois retrouvés au cours des deux guerres mondiales, ce qui semble malheureusement peu connu de la jeune génération française.

Quel est l’objectif de cet annuaire ?

L’objectif de Russie 2021 n’est pas de donner une bonne image de la Russie – ce n’est pas le travail de chercheurs et d’experts dignes de ce nom – mais d’offrir l’analyse la plus complète et la plus honnête possible sur ce pays. On pourrait comparer notre rapport annuel à l’Année stratégique de l’IRIS ou au Cyclope sur le marché des matières premières. Alors que la Russie est au cœur de l’actualité internationale et que les débats à son sujet sont très polarisés, nous souhaitons faire entendre une voix sérieuse et nuancée. Ce qui n’est pas aisé, j’en conviens.

Qu’est-ce qui pourrait susciter un déblocage, une avancée dans les relations entre Paris et Moscou ?

Le président Macron a tenté – de façon plutôt inattendue d’ailleurs – plusieurs ouvertures en direction de la Russie. Dès son élection, en mai 2017, en invitant Vladimir Poutine à Versailles. Puis en 2019, probablement sur les conseils de Jean-Pierre Chevènement – envoyé spécial de la France depuis 2012 – et d’Hubert Védrine, qui souhaitaient, semble-t-il aider à tourner la page d’une présidence Hollande marquée par une dégradation spectaculaire des relations bilatérales empoisonnées par le conflit en Syrie puis par la crise ukrainienne. On se souvient de la visite du président russe à Brégançon, suivie de la relance de formats bilatéraux et de l’adoption d’une ambitieuse feuille de route bilatérale. Mais les choses ne sont pas allées très loin. La faute au Covid-19, qui a empêché la visite qu’Emmanuel Macron devait faire à Moscou en mai 2020 à l’occasion du 75e anniversaire de la victoire contre l’Allemagne nazie, à l’affaire Navalny et, plus généralement, au durcissement du contexte intérieur russe. Peut-être aussi à cause de « l’État profond » que le président français avait dénoncé dans son fameux discours aux ambassadeurs d’août 2019. On ne peut que regretter que cette impulsion gaullienne soit restée sans lendemain, surtout dans le contexte actuel. Le dialogue souhaité par la France se fait aujourd’hui sans elle, directement entre Moscou et Washington.

Un déblocage est possible, y compris à assez brève échéance. Cela implique que les discussions entamées la semaine dernière entre Russes et Occidentaux produisent quelques effets. Une mise en œuvre réelle des accords de Minsk sur le Donbass – y compris par Kiev, qui a jusqu’ici bloqué leur volet politique – et un compromis sur les armements en Europe et les activités militaires en Baltique/mer Noire seraient de nature à nous y conduire. L’élection présidentielle en France est un autre facteur qui peut jouer.

La relation avec l’autre est-elle encore un objectif stratégique majeur pour la France et la Russie ?

Aujourd’hui, très clairement, la Russie n’est pas prioritaire pour la France et cette dernière ne l’est pas aux yeux de Moscou. Il y a une tentation de l’indifférence, quoique pas totalement symétrique. Beaucoup de Russes sont déçus de la France, dont ils gardent l’image – un peu idéalisée et datée – d’une puissance indépendante, à la fois sur le plan culturel, économique et politique. En d’autres termes, celle du général de Gaulle et de Pompidou. Peu de Français ont visité la Russie – paradoxalement, les sociétés se connaissent moins bien aujourd’hui qu’à l’époque de la Guerre froide. Le plus inquiétant est que les jeunes générations semblent s’ignorer largement, ce qui résulte en large partie de l’affaiblissement des liens culturels, qui ont toujours joué un rôle crucial entre nos deux pays. Ceci étant, tout ne va pas mal : les relations économiques sont importantes (combien de Français savent que leur pays est le 2e investisseur et le 1er employeur étranger en Russie ?) ; la France est le pays avec lequel la Russie a le plus de doubles diplômes universitaires ; les échanges culturels restent, malgré tout, particulièrement denses. Fondamentalement, je suis convaincu la France et la Russie ont intérêt à accroître leurs coopérations. Ce qui, tôt ou tard, trouvera sa concrétisation.

La Russie et la Chine n’ont « pas intérêt à faire la guerre »

Tue, 18/01/2022 - 13:43

Vous, le géopoliticien, allez répondre jeudi aux questions des étudiants de Sciences Po Bordeaux. Comment définir votre discipline ?

Pour faire simple, c’est l’étude des rivalités internationales dans une approche pluridisciplinaire. Elle s’appuie sur l’histoire, la géographie, les sciences sociales. D’ailleurs, nos étudiants de l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques, NDLR) en mastère de géopolitique viennent d’horizons très divers.

Il est question, bien sûr, de la paix et de la guerre. Croyez-vous que celle-ci puisse éclater… Croyez-vous que celle-ci puisse éclater en Ukraine, après une semaine intense de diptomatie qui semble n’avoir rien donné ?

Les choses n’ont guère avancé. Mais Américains et Russes se sont parlé et c’est une bonne nouvelle, même si cela se fait par-dessus la tête des Européens. Poutine sort renforcé car il est traité par les États-Unis sur un pied d’égalité alors que la puissance russe n’a plus rien à voir avec la puissance soviétique. Va-t-il pour autant attaquer l’Ukraine ? Je ne le pense pas, car il se mettrait dans un bourbier, en déclenchant une guérilla dans le Donbass. Malgré sa brutalité et son autoritarisme, comme on vient de le voir avec la dissolution de l’association Memorial, le président russe est responsable.

On vient pourtant d’assister à une cyberattaque massive sur les sites gouvernementaux à Kiev…

Il est en effet probable que Moscou soit derrière. Mais aussi agressive qu’elle soit, cette attaque ne saurait se comparer à une offensive armée. C’est plutôt une démonstration de force comme la Russie aime à les faire. Et une guerre de communication.

Comment peuvent répondre les Occidentaux?

Washington sort de la négociation en ayant resserré les rangs de l’Alliance atlantique (Otan, NDLR) et fait à nouveau figure de grand protecteur d’Européens qui ne parviennent pas à s’organiser. Ces derniers sont perdants. Car malgré un progrès dans la prise de conscience qu’il faut une alternative à la protection américaine, ils hésitent. La Pologne, par exemple, craint que l’avancée sur la défense européenne ne hâte un désengagement américain. Paris et Berlin avaient bien essayé de mettre
sur pied un sommet Union européenne (UE) et Russie, mais la Suède, la Pologne et les Pays-Bas
s’y sont opposés. Résultat : les Russes renoncent à traiter l’UE en acteur géopolitique et s’adressent directement à Joe Biden.

Deux autres « points chauds » inquiètent : l’Iran et Taïwan. Allons-nous vers des conflits armés ?

À Téhéran, c’est l’impasse. Le régime s’est durci au moment où les États-Unis élisaient un président plus ouvert au dialogue et au retour à l’accord de 2015 sur le nucléaire. Cette divergence de calendrier est dommageable, et il existe maintenant un front international anti-iranien uni. On voit bien une ébauche de rapprochement entre Téhéran et Riyad, mais l’éclaircie est timide. Quant à Taïwan, je ne crois pas un instant que Pékin se lancera dans une guerre de reconquête qui aurait des conséquences
économiques négatives. Xi Jinping, qui brigue un troisième mandat au Congrès du PCC en novembre, sait que la réussite matérielle est le pilier du régime. Donc l’immobilisme me semble bien plus probable que l’aventurisme.

Les États-Unis font de leur rivalité avec la Chine leur priorité. Mais ils semblent avoir perdu en crédibilité avec leur retrait d’Afghanistan…

Ce retrait aurait pu – et dû – se faire de façon moins chaotique car il a donné l’impression d’une débâcle et inquiétéy compris les alliés de l’Amérique. Mais il s’agit d’un changement de priorité : il était capital pour Washington de se désembourber de Kaboul pour se concentrer sur la Chine. Trump attaque Biden en l’accusant d’avoir sapé la crédibilité placé pour le faire car c’est lui qui a signé le premier accord avec les talibans. Aujourd’hui, le défi pour Biden est de restaurer la crédibilité américaine dont des alliés aussi proches que les États du Golfe ont commencé à douter. Or il préside un pays désuni où républicains et démocrates n’arrivent plus à se parler, comme en témoignent les difficultés du procès sur l’assaut du Capitole du 6 janvier 202L On finit d’ailleurs par se demander,
face aux difficultés de Biden avec le Congrès, s’il ne faut pas s’attendre à un retour de Trump à la
Maison Blanche en 2024.

Vous avez souvent dit que le sport était un sujet géopolitique. Or 2022, ce sont les JO d’hiver de Pékin et la Coupe du monde de football au Qatar…

Le sport est facteur d’importance croissante dans les relations internationales et on vient de s’en convaincre avec l’affaire Novak Djokovic. Le Premier ministre australien aurait-il eu la même attitude si le tennisman avait été américain ? On peut en douter. Aux Jeux olympiques, je pense que l’ère du boycott sportif est finie, mais le boycott diplomatique, comme celui qui affecte les JO d’hiver de Pékin
(4-20 février), montre que le sport peut être la continuation de la géopolitique par d’autres moyens. Et il n’est pas impossible qu’en 2024, des pays ou des organismes veuillent boycotter les Jeux d’été de Paris en invoquant telle ou telle raison contre la France.

Vous avez écrit que le Covid-19 avait déjà changé la face du monde. Vous confirmez ?

Ce que je dis, c’est que la pandémie n’a pas créé de facteurs géopolitiques nouveaux. En revanche, elle a amplifié et cristallisé plusieurs facteurs qui vont structurer les années qui viennent. Les deux principaux sont la rivalité entre les États Unis et la Chine, et la crise du multilatéralisme.

Intégration de l’Amérique latine : vers un prudent révisionnisme diplomatique

Mon, 17/01/2022 - 19:00

Depuis quelques mois, l’Amérique latine élit et va sans doute élire en 2022 des présidents « progressistes ». Après le Mexique, l’Argentine, la Bolivie, le Pérou et le Chili, la Colombie et le Brésil pourraient en effet se doter de chefs d’État classés « à gauche ». Ces choix effectués ou probables peuvent-ils provoquer un changement de cap des diplomaties ?

Ces dernières années, l’intégration de l’Amérique latine a été bousculée par son idéologisation. De 2010 à 2016, la marque bolivarienne et vénézuélienne ALBA, (Alliance bolivarienne des peuples de notre Amérique)[1] a concentré l’ensemble des initiatives interrégionales adoptées ou inventées. Alors que la CAN (Communauté andine des nations)[2] a été affaiblie et que le Mercosur (Marché commun du Sud)[3] a perdu sa cohérence, la Celac (Communauté d’États latino-américains et caraïbes)[4] et l’UNASUR (Union des nations sud-américaines)[5] ont pris le relais avec une coloration idéologique d’inspiration nationale-progressiste et les aléas électoraux ont fait pencher la balance régionale à droite en 2015. L’esprit néolibéral dominant alors a détricoté la quasi-totalité de l’existant régional, de la Celac à l’UNASUR, substituées par l’Alliance du Pacifique[6] pour l’économie, PROSUR (Forum pour le progrès et le développement de l’Amérique du Sud)[7] et le Groupe de Lima[8] pour la diplomatie. Ainsi, les alternances électorales, de sens politique opposé, ont successivement politisé les coopérations interaméricaines de façon contradictoire.

Les premières déclarations des présidents élus depuis 2018, celles des candidats « progressistes » en pôle position pour les votations de 2022, annoncent des diplomaties révisionnistes. S’agit-il pour autant d’un retour aux diplomaties engagées retour de cycle, conséquence d’une nouvelle alternance « à gauche » ? Oui au premier abord. Le mexicain Andrés Manuel López Obrador, dès sa prise de fonction le 1er décembre 2018, a pratiqué une politique de la chaise vide au sein du Groupe de Lima. Son homologue argentin Alberto Fernández est même allé plus loin, en retirant l’Argentine du Groupe de Lima le 24 mars 2021. Au Pérou, Héctor Béjar Rivera, ministre des Affaires étrangères de Pedro Castillo, a annoncé dès les premiers jours d’août 2021 que le pays allait lui aussi sortir du Groupe de Lima. Gabriel Boric, président élu du Chili mais pas encore en fonction, a été invité par le sortant néo-libéral Sebastián Piñera à participer avec lui à deux réunions se tenant à Bogota les 26 et 27 janvier 2022 : le Sommet présidentiel de l’Alliance du Pacifique, et le Forum pour le progrès de l’Amérique du Sud (PROSUR). Gabriel Boric a décliné courtoisement mais fermement cette éventualité.

Mais à y regarder de plus près, le nouveau paysage diplomatique latino-américain se hâte de changer avec une lenteur mesurée. L’ALBA n’a pas retrouvé son périmètre initial. Certes, elle a consolidé le 14 décembre 2021 son ultime triangle : Cuba, Nicaragua et Venezuela. Certes, les gouvernements de ces trois pays ont chaleureusement salué la victoire de Gabriel Boric. Mais l’Argentin Alberto Fernández, le Chilien Gabriel Boric, et le candidat de gauche colombien aux présidentielles Gustavo Petro ont clairement et publiquement pris leurs distances avec Caracas, La Havane et Managua. Alberto Fernández, comme le brésilien Lula da Silva et le Colombien Gustavo Petro, ont en revanche ostensiblement affiché leur proximité avec le gouvernement réformiste espagnol de Pedro Sánchez et Yolanda Díaz. Le président mexicain Andrés Manuel López Obrador a confirmé le lien stratégique de son pays avec les États-Unis. Il assume une diplomatie traditionnelle de bons offices entre Washington et l’Amérique latine. Il veille avec sa garde nationale à l’imperméabilité de la frontière nord. Il entend préserver les accords de libre-échange existants : le T-MEC (Mexique-États-Unis-Canada) et l’Alliance du Pacifique. À l’issue de la visite à Santiago du mexicain Marcelo Ebrard, secrétaire aux relations extérieures, le 27 décembre 2021, Gabriel Boric a indiqué que « dans le futur nous allons prioriser l’Alliance du Pacifique. J’en ai parlé avec plusieurs présidents, en particulier, Andrés Manuel López Obrador, le président colombien (Iván) Duque et avec la chancellerie péruvienne ».  Personne n’envisage de recomposer l’UNASUR. Et bien que ne participant plus à ses activités, la Bolivie, le Mexique et le Pérou n’ont pas quitté formellement le Groupe de Lima. Les chancelleries de Bolivie, du Mexique et du Pérou ont publié des communiqués signalant qu’elles allaient mettre à plat l’ensemble de leur politique interaméricaine, sans pour autant fixer de délai sur les conclusions tirées de ces réflexions.

Ce réalisme est malgré tout teinté de bémols marqueurs d’évolutions. Les multiples initiatives prises par Mexico pour trouver une issue négociée au court-circuit vénézuélien sont appuyées par les dirigeants « progressistes » élus d’Argentine, Bolivie, Chili et Pérou. Ils sont tout autant soutenus par les candidats de gauche aux élections de 2022, au Brésil et en Colombie. Tous conviennent aussi qu’il est nécessaire de reconstruire un lien consensuel et constructif entre Latino-Américains. Les défis posés par les pôles d’influence économique et technologique du monde exigent, pour être relevés, un minimum de convergences latino-américaines. Les têtes à queue intégrationnistes consécutives aux alternances partisanes « lof pour lof » des années 2000 à 2021, ont cassé et/ou affaiblis les institutions communes. Toutes choses expliquant la leçon qu’en a tirée de façon explicite le président élu par les Chiliens, Gabriel Boric : « nous allons chercher la plus grande intégration possible de l’Amérique latine, avec tous ceux qui le veulent bien, au-delà des affinités idéologiques » (des uns et des autres). En clair, les contenus coopératifs interaméricains doivent prendre le relais de l’ordre du jour militant des forums d’amis politiques, privilégiés alternativement par la gauche puis par la droite depuis une vingtaine d’années.

Il est vrai que cette option est quelque part dictée par les circonstances. Le contexte politique intérieur des différents pays, comme la conjoncture économique et sanitaire, se prêtent mal aux aventures radicales et obligent les exécutifs à chercher des compromis pour surmonter un présent incertain. Depuis une dizaine d‘années, les taux de croissance, qui jusque là étaient dynamisés par la demande chinoise en produits primaires locaux, sont en berne. La pandémie du coronavirus n’a rien arrangé. Dès lors, les conséquences sociales de cette double contrainte pèsent sur la stabilité des pays et leur gouvernabilité : 700 000 victimes du Covid-19 au Brésil et 300 000 au Mexique depuis 2019. On compte également plus de 50 000 homicides au Brésil et 34 000 au Mexique en 2020. Le travail dit informel représente plus de 40% de l’emploi total au Brésil et 54% au Mexique en 2021. La prudence des élus « progressistes » s’explique aussi par leur fragilité politique. Certains, comme au Mexique, ont à gérer le voisinage intrusif de la plus grande puissance économique et militaire du monde, les États-Unis. Les autres sont assis sur des institutions à bascule. Élus, et souvent bien élus, ils n’ont pas de majorité parlementaire. En Argentine, au Chili, au Pérou, et sans doute demain si Gustavo Petro et Lula da Silva l’emportent en Colombie et au Brésil, les députés de gauche sont ou seront minoritaires.

 

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[1] Créée à La Havane (Cuba) le 14 décembre 2004

[2] Constituée à Carthagène (Colombie) le 26 mai 1969

[3] Fondé à Asunción (Paraguay) le 26 mars 1991

[4] Traité signé à Playa del carmen (Mexique) le 23 février 2010

[5] Officialisé à Brasilia (Brésil) le 23 mai 2008

[6] Initiée à Lima (Pérou) le 28 avril 2011

[7]Acté à Santiago (Chili) le 22 mars 2019

[8] Institutionnalisé à Lima le 8 août 2017

Djokovic : géopolitique, tennis et Covid-19

Mon, 17/01/2022 - 12:41

L’affaire Djokovic secoue le milieu du tennis et du sport international depuis quelques jours. Novak Djokovic a dans un premier temps été arrêté dans l’attente d’une décision des autorités australiennes sur sa participation au tournoi de Melbourne du fait de sa non-vaccination contre le Covid-19. Finalement, le gouvernement australien a tranché hier en annulant le visa du numéro 1 mondial et en lui interdisant l’entrée sur le territoire pour 3 ans. Un choc pour le tennis mondial alors que Djokovic se rendait au tournoi de Melbourne pour y battre le record de victoires, étant déjà nonuple champion. S’il ne se fait pas vacciner, cet évènement pourrait marquer la fin de la carrière du joueur serbe, qui risquerait de ne pas pouvoir participer aux autres tournois internationaux. Cette affaire met en lumière plusieurs enjeux géopolitiques : l’impact majeur de la pandémie de Covid-19 ; l’utilisation de cette affaire par le gouvernement australien de Scott Morrison et le traitement qu’il réserve aux migrants et réfugiés qui souhaitent entrer sur le territoire australien ; la position de la Serbie sur la scène internationale, Djokovic étant certainement le principal porte drapeau de son pays.

L’analyse de Pascal Boniface.

 

Après le traité du Quirinal, quelle entente franco-italienne ?

Fri, 10/12/2021 - 17:26

Le 7 février 2019, la France rappelait son ambassadeur en Italie après que Luigi Di Maio, ministre du Développement économique et vice-président du Conseil des ministres italien, eut rencontré des gilets jaunes à Montargis. Un peu moins de trois années plus tard, le 26 novembre 2021, Mario Draghi et Emmanuel Macron signaient à Rome un traité « pour une coopération bilatérale renforcée » entre les deux pays. À leurs côtés, Sergio Mattarella, président de la République italienne, et Luigi Di Maio, désormais ministre des Affaires étrangères. L’accord, également connu sous le nom de « traité du Quirinal », apparaît à la fois comme la concrétisation d’une relation d’une grande intensité sur un certain nombre de segments, économiques notamment, et comme un point de départ politique d’une relation institutionnelle plus aboutie. S’il constitue ainsi un moment franco-italien et européen significatif, il ne va pas sans quelques incertitudes.

Une relation fragile ?

L’histoire de ce traité[1] est illustrative de la relation franco-italienne elle-même. L’idée émerge en septembre 2017, à l’occasion du sommet de Lyon. Il s’agit de pouvoir disposer de mécanismes réguliers de concertation bilatérale, après que les débuts de la présidence d’Emmanuel Macron eurent cristallisé des épisodes de tensions entre Paris et Rome, qui préexistaient déjà pour certaines[2] et qui concernent alors notamment la Libye, la gestion des flux migratoires et des rivalités économiques, particulièrement autour du cas des chantiers de l’Atlantique.

Alors que les travaux sont lancés au début de l’année 2018, la séquence électorale italienne débouche sur la constitution d’un attelage gouvernemental composé du Mouvement 5 étoiles (M5S) et de la Ligue. Matteo Salvini, pour la seconde, articule un narratif anti-élites et anti-européen pour lequel Emmanuel Macron fait figure d’ennemi idéal. Quant à Luigi Di Maio, pour le premier, entre autres critiques du rôle de Paris en Afrique, il finit donc par rencontrer une délégation de gilets jaunes en février 2019, entraînant le rappel pour consultations de l’ambassadeur de France, Christian Masset – lui-même déjà convoqué à deux reprises par les autorités italiennes au cours des mois précédents. C’est le point le plus bas dans la relation bilatérale durant l’après-guerre.

La fin de cet épisode gouvernemental à l’été 2019 et la formation d’un nouvel attelage cette fois composé du M5S et du Parti démocrate permettent la relance du processus, avec un sommet à Naples en février 2020, puis une visite de Jean-Yves Le Drian à Rome au mois de juin. Entre les deux, la crise sanitaire a encore favorisé le rapprochement des deux pays, notamment autour du plan de relance européen. Enfin, l’arrivée de Mario Draghi à la présidence du Conseil, en février 2021, va constituer un facteur décisif. Outre la proximité entre l’ancien président de la Banque centrale européenne et Emmanuel Macron, il y a désormais « un moment franco-italien qu’il ne faut pas manquer »[3]. Entre l’élection à venir du président de la République en Italie – et la fin du mandat de Sergio Mattarella, qui a joué un rôle important dans les relations avec la France, particulièrement quand celles-ci atteignaient leur point le plus bas –, la présidence française de l’Union européenne et la campagne présidentielle qui s’ouvrent, ainsi que le changement d’exécutif à Berlin, la fenêtre d’opportunité semble en effet assez étroite.

Une relation européenne ?

Le parallèle avec l’Allemagne, qui était le seul pays avec lequel la France disposait d’un tel traité bilatéral, apparaît comme une évidence, jusque dans les termes. « Traité du Quirinal », du nom du siège de la présidence de la République italienne – alors que la signature des traités relève, en Italie, des prérogatives du gouvernement –, constitue un calque du « traité de l’Élysée ». Si l’Italie de 2021 n’est pas l’Allemagne de 1963, la genèse de l’accord a prouvé, s’il en était besoin, que le cours de la relation franco-italienne n’était pas forcément linéaire. Outre le fait de consolider des liens économiques déjà significatifs, il s’agit donc d’aller plus loin dans la structuration et l’institutionnalisation de la relation politique. Au-delà de ses dimensions thématiques – les affaires étrangères, la sécurité et la défense, les affaires européennes, la gestion des migrations, la Méditerranée, les politiques industrielles et commerciales, un développement durable, social et inclusif, la coopération spatiale, la coopération transfrontalière, entre autres sujets –, cette initiative vise à créer un « réflexe franco-italien » pouvant déboucher sur une « vision géopolitique commune », selon les termes du président français.

Le traité, dont la mise en œuvre est assurée par un comité stratégique paritaire au niveau des secrétaires généraux des ministères des Affaires étrangères, prévoit ainsi un certain nombre d’espaces d’échanges, notamment au niveau interministériel. Chaque trimestre, un membre du gouvernement de l’un des deux États doit prendre part au conseil des ministres de l’autre État. Le conseil franco-italien de défense et de sécurité, au niveau des ministres des Affaires étrangères et de la Défense, est relancé et un forum annuel de concertation économique, toujours au niveau des ministres, est institué. Pour les sociétés civiles, le texte prévoit notamment la création d’un Conseil franco-italien de la jeunesse – qui rappelle l’Office franco-allemand pour la jeunesse (OFAJ) – et la mise en place d’un service civique franco-italien.

De la sorte, cette entente doit pouvoir, in fine, constituer à son tour une forme de socle pour le projet européen, dont il traduit également la volonté de peser sur les règles, en étendant notamment le recours à la majorité qualifiée. Il peut ainsi être perçu comme une forme de coopération contre l’austérité. Alors que les nouvelles règles budgétaires européennes doivent être négociées à l’horizon 2022, la feuille de route liée au traité fait explicitement mention de la révision du pacte de stabilité et de croissance. Il en va de même s’agissant d’une volonté commune de « réforme de la politique européenne migratoire et d’asile », avec un renforcement de « l’intégrité de l’espace Schengen », dont cette même feuille de route « entend promouvoir une refondation » et dont la réforme figure parmi les priorités de la présidence française de l’Union européenne.

Le texte paraît aussi rappeler le logiciel européen de ses deux signataires. D’un côté, il mentionne « une Europe démocratique, unie, souveraine », référence au discours du président français à la Sorbonne en septembre 2017. De l’autre, il contient des éléments proches du discours programmatique à forte tonalité européenne délivré par le président du Conseil italien devant le Sénat en février 2021. L’« autonomie stratégique » européenne y figure à cinq reprises dans des articles portant sur des thématiques différentes, comme un but à atteindre, tandis que l’ancrage vis-à-vis de l’Alliance atlantique est également réaffirmé. De telles dispositions sont-elles de nature à renforcer la dimension personnelle de cet accord ? C’est en tout cas un paradoxe de ce processus que de chercher à dépasser les contingences politiques alors qu’il repose lui-même sur des circonstances particulièrement favorables. Lors de la conférence de presse suivant la signature du traité, Emmanuel Macron, se tournant vers Mario Draghi, déclarait ainsi vouloir appliquer « à nous-même cette bonne formule connue entre Montaigne et La Boétie, définissant chez nous ce qu’est l’amitié : “parce que c’était lui ; parce que c’était moi”. Ce traité du Quirinal, c’est un peu cela. Parce que c’était lui ; parce que c’était moi. Nous ne pouvons le signer qu’entre nous, parce qu’il y a une forme d’évidence devenue indicible, mais que nous rendons, ce faisant, plus explicite, pour la rendre plus forte encore. C’est cela l’amitié fraternelle qui nous lie. Merci pour cela, Président, et merci pour tout ce qui nous reste à faire. »

Une relation à construire ?

Au-delà donc d’un important moment franco-italien et européen, ces éléments traduisent un équilibre qui pourrait se révéler fragile eu égard à la pratique qui devra faire vivre ce traité. Les perspectives de part et d’autre quant à cet accord ne sont d’ailleurs pas sans rappeler une certaine asymétrie de la relation, jusque dans son traitement médiatique, abondant en Italie, confidentiel en France. Pour Paris et Emmanuel Macron, le renforcement du lien avec Rome s’inscrit dans le cadre d’une stratégie qui cherche à « construire l’Europe de proche en proche »[4]. Pour l’Italie, il a aussi valeur de symbole, celui d’un retour à la table des grands pays fondateurs[5], d’une insertion dans un partenariat privilégié auparavant réservé à la seule Allemagne, l’occasion d’être considérée à son tour comme une alliée forte et crédible.

Surtout, la fenêtre d’opportunité semble déjà presque refermée à la vue des échéances qui s’annoncent, avec de part et d’autre, et dès les prochains mois, les élections des présidents de la République. Côté italien, il est en outre significatif que ce traité soit signé sous la charge d’un gouvernement technique. Alors que les élections générales doivent se tenir au premier semestre 2023, le panorama actuel ne permet que difficilement d’envisager la constitution d’une majorité politique aussi proeuropéenne. En France, enfin, tout autre président qu’Emmanuel Macron affichera une proximité moindre avec l’Italie[6]. Et s’il pouvait, en cas de victoire en mai 2022, être conduit à reconsidérer ses positions actuelles, peut-être alors pourra-t-il toujours compter sur Luigi Di Maio : le 28 novembre, ce dernier déclarait qu’en France, il voterait pour Emmanuel Macron[7].

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[1] Lire sur ce point Jean-Pierre Darnis, « Une vision stratégique des relations franco-italiennes : vers un traité bilatéral ? », Note de la FRS, n° 56/20, Fondation pour la recherche stratégique, 29 juillet 2020, ainsi que Jérôme Gautheret, « Entre Emmanuel Macron et l’Italie, une relation en dents de scie », Le Monde, 25 novembre 2021.

[2] Pour une perspective historique, lire là encore Jean-Pierre Darnis, « France, Italie et Europe : une relation fragile ? », Le Grand Continent, 12 avril 2018.

[3] Christian Masset, Colloque Italie au Sénat, Paris, 3 décembre 2021.

[4] Laurent Marchand, « C’est quoi le “Traité du Quirinal”, cet accord que signent la France et l’Italie aujourd’hui ? », Ouest France, 26 novembre 2021.

[5] Gianni Rosini, « Trattato del Quirinale, Draghi: “Patto storico, Italia e Francia più vicine”. Migranti, diplomazia, “scambio” di ministri: cosa c’è nell’accordo », Il Giornale, 26 novembre 2021.

[6] Francesco Bechis, « Sul Trattato l’ombra dell’altro Quirinale. Parla Marc Lazar », Formiche.net, 26 novembre 2021.

[7] À l’occasion de la « Fête de l’optimisme » organisée par le quotidien Il Foglio.

Comment Joe Biden a « flingué » Kamala Harris

Fri, 10/12/2021 - 15:36

« La réponse est oui, je prévois de me présenter à ma réélection. C’est le plan », a récemment déclaré Joe Biden, confirmant ainsi à la stupeur générale qu’il envisageait de se présenter à la présidentielle de 2024.

Cette annonce intervient alors que dix mois après son entrée en fonction, l’actuel président américain est devenu aussi impopulaire que Donald Trump à la même période de son mandat. Certaines enquêtes d’opinion le donnant même largement perdant face à son prédécesseur en cas de nouveau face-à-face.

C’est donc dans l’espoir de relancer sa présidence que Biden a fait cette annonce surprise, dans l’espoir de n’être plus considéré par son propre camp comme un lame duck, comme quelqu’un que l’on pensait voir partir à la retraite bien avant l’échéance de 2024 et dont on ne respectait déjà plus vraiment l’autorité.

Échec sur toute la ligne. Avec sa déclaration, le locataire de la Maison-Blanche n’aura fait que se discréditer un peu plus tout en rendant un très mauvais service à son parti à un an des midterms. Au parti démocrate, on commence en effet à paniquer après de récentes défaites électorales en Virginie et dans le New Jersey, deux États remportés par Biden en 2020.

Discrédité un peu plus, car même s’il ne l’avait jamais explicitement dit, il était évident pour tout le monde que l’âge et la santé du 46ème président américain le condamnait à un seul mandat. Âgé aujourd’hui de 79 ans, Biden en aura 82 en 2024 au moment de la présidentielle. En imaginant qu’il soit réélu, il aurait plus de 86 ans à la fin de son second mandat. Quand on connait sa fébrilité physique et son affaiblissement intellectuel qui, entre autres épisodes du même genre, lui a récemment fait confondre devant les caméras sa petite fille avec son fils Beau, disparu depuis plusieurs années, il paraissait clair qu’il ne serait l’homme que d’un seul mandat. Lui-même s’était présenté lors de sa prise de fonction comme un président de transition ayant pour mission de remettre le pays sur les rails avant de passer le flambeau à la nouvelle génération.

En annonçant sa candidature pour 2024, Biden semble donc ne pas avoir conscience de son état de santé – ou s’en moquer – et vouloir s’accrocher au pouvoir à tout prix. Bref, pour beaucoup d’américains il est devenu ce « vieillard sénile » dénoncé par ses ennemis, « vieillard replié sur lui-même et aveugle aux réalités du monde » alors que sa présidence connait une succession de difficultés si ce n’est d’échecs tant sur le plan international qu’intérieur.

Quant au mauvais service rendu par le président des États-Unis au Parti démocrate avec sa déclaration de candidature, on ne pouvait guère faire pire. Car si on avait encore un doute sur la volonté de Trump de se lancer dans la course pour la prochaine présidentielle, ce coup-ci on peut être sûr que le Donald va y aller. Comme Apollo Creed dans « Rocky II », le milliardaire va vouloir à tout prix sa revanche sur celui qui l’a humilié. Et même si pour finir ce n’est pas Biden qui est sur le ring, ce coup-ci Trump, ultra populaire et porté par une vague réactionnaire sans précédent, a toutes les chances de l’emporter et avec lui les Républicains.

Quid de Kamala Harris dans tout cela ? Joe Biden vient juste de la flinguer. Et sans sommation.

La vice-présidente, injustement marginalisée sur la scène intérieure par la garde rapprochée du chef de l’État – trop talentueuse ? – faisait néanmoins jusqu’ici pour l’opinion figure de dauphine. En disant vouloir se représenter, Biden donne donc à penser qu’elle n’est pas prête à lui succéder. Ce qui implique que dans le cas plus que probable ou il ne pourrait aller jusqu’au bout de sa candidature, Kamala Harris décrédibilisée en tant que « successeur naturel » devrait faire face à plusieurs adversaires coriaces lors d’une primaire potentiellement très difficile d’où le candidat démocrate sortirait affaiblit. Good job Mr. President !

Tout cela est assez triste, mais il fallait si attendre ; car au fond, qu’est-ce que c’est que Joe Biden sinon un politicien somme tout assez moyen qui ne doit sa position actuelle qu’à sa longévité au Congrès (il a été élu pour la première fois sénateur en 1973) ? Longévité qui a fait qu’Obama l’a choisi comme colistier en 2008 afin de rassurer l’establishment qui le prenait pour un novice.

En élisant Joe Biden à la présidence et pour reprendre une formule cruelle, l’Amérique a confié sa destinée à un capitaine de pédalo alors qu’elle était en pleine tempête. Mais avait-elle vraiment le choix ?

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Essayiste et chercheur associé à l’IRIS, Romuald Sciora vit aux États-Unis. Auteur de plusieurs ouvrages sur les Nations unies, il a récemment publié avec Anne-Cécile Robert du Monde diplomatique « Qui veut la mort de l’ONU ? » (Eyrolles, nov. 2018). Son dernier essai, « Pauvre John ! L’Amérique du Covid-19 vue par un insider » est paru en Ebook chez Max Milo en 2020.

« Femme vaillante – Michaëlle Jean en Francophonie » – 3 questions à Romuald Sciora

Thu, 09/12/2021 - 18:21

Romuald Sciora, chercheur associé à l’IRIS, spécialiste de la politique étrangère américaine et des Nations Unies, répond aux questions de Pascal Boniface à l’occasion de la parution de son ouvrage Femme vaillante – Michaëlle Jean en Francophonie, aux éditions CIDIHCA France.

Vous vous livrez à un plaidoyer pour Michaëlle Jean, dont vous estimez que la non-reconduction à la tête de l’Organisation internationale de la francophonie est à la fois une erreur et une injustice…

Ce court essai n’est pas vraiment un plaidoyer en faveur de Michaëlle Jean, dont le bilan à la tête de la Francophonie est assez positif, mais plutôt une mise en accusation de ceux qui ont apporté sur un plateau d’argent l’Organisation internationale de la Francophonie à Paul Kagame. En effet, en bradant pour des intérêts divers l’OIF à un président rwandais très contesté dans sa conception de la démocratie et des droits de l’homme, Emmanuel Macron, qui se présente comme le chantre du système multilatéral, n’aura en fait que contribué à la déliquescence de celui-ci. C’est l’histoire de cette faute politique grave sur le plan international que raconte le livre. Avec comme point culminant le sommet d’Erevan en 2018 au cours duquel Michaëlle Jean a été virée sans ménagement et remplacée comme secrétaire générale de l’OIF par Louise Mushikiwabo, la ministre des Affaires étrangères du Rwanda.

La francophonie est-elle en danger ?

Si par Francophonie on entend l’OIF, oui, celle-ci est aujourd’hui en danger. Louise Mushikiwabo est une femme intelligente et de talent, mais comme ancienne représentante d’un pays anglophone qui ne respecte pas vraiment la démocratie ni les droits de l’homme, elle n’a pas la légitimité nécessaire pour incarner les valeurs de la Francophonie. D’où un manque de visibilité de l’OIF sur la scène mondiale de plus en plus manifeste. De plus, elle est entravée dans son action par la volonté d’Emmanuel Macron, qui n’a jamais vraiment compris l’intérêt d’une Francophonie politique, de recentrer le travail de l’OIF sur la promotion du français. Comme si l’OIF était une Alliance française ! En revanche, si par Francophonie on entend le nombre de pays ayant le français en partage, là il n’y a pas danger, le nombre de personnes parlant français ne cessant de croitre. La langue de Molière a environ 300 millions de locuteurs à travers le monde aujourd’hui, en théorie on pourrait en compter quelque 700 millions en 2050.

Mais pour en revenir à l’OIF, un danger interne menace également l’organisation. En effet, de nombreux pays membres commencent à s’agacer du fait que le poste de secrétaire général soit presque systématiquement octroyé à un Africain. Après Boutros Boutros-Ghali et Abdou Diouf, Mushikiwabo est la troisième personne issue du continent africain à occuper la fonction sur quatre titulaires !

La Francophonie compte aujourd’hui 54 États membres de plein droit, 7 membres associés et 27 observateurs. Des pays comme le Cambodge, le Laos, le Viêt Nam, le Liban et la Syrie font partie de cette liste. En Europe, l’Albanie, Andorre, l’Arménie, la Belgique, la Bulgarie, la Grèce, le Luxembourg, la Macédoine du Nord, la Moldavie, Monaco, la Roumanie ou encore la Suisse ont rejoint l’OIF. Sous le mandat de Michaëlle Jean, la Louisiane s’est officiellement associée à la Francophonie, permettant ainsi à celle-ci d’avoir un pied aux États-Unis. Sans même mentionner la France ou le Canada, et bien que les États africains soient majoritaires au sein de l’OIF, il est clair que celle-ci n’est pas une organisation africaine. Un système de table tournante par continent, un peu comme à l’ONU, pourrait être envisagé pour ce qui est de la désignation du secrétaire général. Si rien n’est fait pour contrecarrer la mainmise de l’Union africaine sur l’Organisation internationale de la Francophonie qu’elle considère à tort comme sa chasse gardée, de plus en plus de membres non africains s’en détourneront.

Est-ce un enjeu stratégique ?

Bien sûr, la francophonie revêt une importance stratégique majeure pour la France. Aurait pu revêtir, devrais-je dire. Car depuis Jacques Chirac, il semble que nos dirigeants, à part peut-être François Hollande, n’ont pas su apprécier à sa juste valeur l’outil extraordinaire de soft power qu’aurait pu être la Francophonie. Sous Macron, il n’y a même pas de ministre délégué ou de secrétaire d’État qui lui soit dédié. L’OIF a-t-elle un avenir ? Je n’en suis pas certain. Outre la crise générale qui secoue le système multilatéral et fragilise l’ensemble de ses organisations, la Francophonie, par le choix qu’a fait Emmanuel Macron d’imposer en 2018 aux autres États membres la candidate du Rwanda, a perdu une partie de sa crédibilité. En offrant l’OIF à Paul Kagame, le président français n’aura pas seulement abandonné une organisation qui aurait pu devenir un formidable instrument de développement au service de tous, mais il aura contribué à envoyer aux poubelles de l’histoire le rêve d’un grand ensemble culturel et économique francophone esquissé par les pères fondateurs Léopold Sédar Senghor et François Mitterrand. Tout cela est assez triste et laisse une impression de gâchis, surtout quand on sait combien Emmanuel Macron a pu être compétent sur d’autres dossiers.

 

Jeux olympiques et paralympiques de Pékin : jusqu’où ira le boycott ?

Thu, 09/12/2021 - 17:00

Après l’annonce d’un boycott diplomatique par les États-Unis, les pays suivant cette ligne se font de plus en plus nombreux. À l’inverse, la France vient d’annoncer ne pas boycotter les Jeux de Pékin. Derrière cette annonce symbolique faite par les États-Unis, quels sont les enjeux d’une telle décision ? Pourquoi le sport est-il sujet à une politisation croissante ? Le point avec Carole Gomez, directrice de recherche à l’IRIS.

Les États-Unis, l’Australie, le Royaume-Uni et le Canada ont annoncé un boycott diplomatique des Jeux olympiques et paralympiques d’hiver de Pékin. En quoi consiste ce boycott ? Quel en est le but ?

Il est essentiel de définir de quoi nous parlons. La décision de la Maison-Blanche du 6 décembre suivie par l’Australie, le Royaume-Uni et le Canada le 8 décembre consiste en un boycott diplomatique des Jeux olympiques et paralympiques de Pékin. Aucun officiel (chef d’État, de gouvernement, diplomates) ne sera présent en Chine à l’occasion de ces Jeux. Généralement, les représentants viennent aux cérémonies d’ouverture et de clôture, et parfois durant les compétitions.

Ce boycott diplomatique, que l’on a déjà connu par le passé (lors de la Coupe du monde masculine en Russie de 2018 par le Royaume-Uni dans le cadre de l’affaire Skripal), doit être distingué du boycott sportif. Dans ce dernier cas, aucun sportif ni officiel ne se déplace pendant toute la durée des compétitions. Les exemples les plus connus sont Moscou 1980 et Los Angeles 1984, mais également Melbourne 1956, Montréal 1976 et Séoul 1988.

Comment expliquer cette décision ? Il faut rappeler que cette menace de boycott (désormais effectif) planait sur les Jeux depuis plusieurs mois. En mars 2021, Mitt Romney appelait dans une tribune parue dans le New York Times à un boycott économique et diplomatique. L’idée était de ne pas uniquement faire peser le poids de cette décision sur les athlètes. Quelques mois plus tard, en mai 2021, Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des Représentants, plaidait également pour un boycott diplomatique, provoquant l’ire de Pékin. Plus récemment encore et notamment dans le cadre de l’affaire Peng Shuai (du nom de cette tenniswoman chinoise qui a accusé Zhang Gaoli, membre influent du Parti communiste chinois, de l’avoir violée et qui a disparu pendant plusieurs semaines) qui a éclaté au cours du mois de novembre 2021, de nombreuses voix, aux États-Unis comme ailleurs, posaient ouvertement la question d’un boycott des Jeux pour protester.

Dans le cas présent, rappelons que cette décision de boycott a été prise uniquement (officiellement) pour protester contre le « génocide et des crimes contre l’humanité en cours au Xinjiang ». Concernant les raisons expliquant cette décision, elles sont plurielles. D’une part, elle s’inscrit dans une relation bilatérale tendue entre les deux superpuissances, et ce depuis plusieurs années, à tel point que l’expression de guerre froide refait surface avec force. S’il paraissait impropre de qualifier cette situation il y a quelques années, force est de constater que les points de ressemblance se multiplient désormais. D’autre part, il s’agit pour les États-Unis de mettre la pression (symbolique certes, mais pression tout de même) sur Pékin dans un contexte international tendu pour l’Empire du Milieu, notamment au regard de l’affaire Peng Shuai précédemment citée. Washington cherche donc à enfoncer le clou et à polariser les débats. Par ailleurs, il s’agit pour Joe Biden de se montrer en chef de file du mouvement. Lors de la conférence de presse de Jen Psaki, porte-parole de la Maison-Blanche, cette dernière a rappelé à quel point la défense des droits humains est dans « l’ADN du peuple américain ». Cette décision permet aussi de mettre en avant les alliances avec d’autres États. Si la décision d’autres États de suivre cette prise de position a semblé tarder, il est néanmoins intéressant de voir quels pays ont suivi les États-Unis. Il sera d’autant plus essentiel de voir qui continuera à suivre le mouvement. Enfin, il ne faut pas l’oublier, la décision de sanction est aussi (toujours) motivée par des raisons de politique intérieure. En prenant cette décision, aussi symbolique soit-elle, Joe Biden montre qu’il agit, qu’il prend position, et qu’il n’est pas le Sleepy Joe raillé par Donald Trump.

Le boycott est-il une manœuvre symbolique ou peut-il avoir de réels effets sur la Chine ? Y a-t-il des précédents dans l’histoire ?

En matière de sanctions, trois questions doivent systématiquement se poser : d’une part, la question des objectifs que nous venons d’aborder ; d’autre part, la question du caractère collégial de ces décisions ; enfin, la question de l’atteinte de ces objectifs et de l’efficacité de la sanction. Concernant la « popularité » et le suivi du boycott par d’autres entités, c’est une dimension essentielle à ne jamais oublier : est-ce que votre mesure demeurera isolée ou sera-t-elle suivie par un nombre important d’acteurs ? En d’autres termes, le boycott n’est rien d’autre qu’un rapport de force puisque vous cherchez à mettre la pression sur un acteur, à l’isoler, à le pointer du doigt, à l’ostraciser. Si des acteurs vous rejoignent dans la dénonciation, cela renforce le poids de cette mesure. Dans ce cas précis, des effets tangibles pourraient être observés. En revanche, si cette décision n’est pas reprise ou seulement par quelques acteurs, le mécanisme de dénonciation s’inversera : l’entité à l’origine de la sanction se verra à son tour isolée, écartée. Dans ce cas précis, les États-Unis ont été rejoints après quelques jours par plusieurs États. Cette liste devrait d’ailleurs s’allonger : le Japon ou même l’Union européenne ont notamment annoncé une communication pour les jours à venir. Il sera intéressant d’étudier la liste des pays se joignant à l’appel ; et en creux, ceux qui ne le rejoignent pas, afin d’en interroger les raisons avancées.

Concernant les effets d’une telle manœuvre, la réponse dépendra des deux éléments que nous venons de voir. Ne pas envoyer les chefs d’État et de gouvernement forcera-t-il la Chine à agir sur la question des droits humains et sur la question ouïghoure ? C’est évidemment peu probable. En revanche, cette décision met le sujet sur la scène politique, en tête d’agenda et il est désormais impossible d’esquiver le sujet. Au-delà des États, des ONG vont sans doute (continuer à) se mobiliser sur le sujet, et il sera intéressant de voir si des acteurs sportifs prennent également position. On pense évidemment aux athlètes notamment à travers la règle 50 assouplie de la Charte du CIO, mais également les sponsors. Rappelons-le, ces derniers s’étaient particulièrement fait remarquer en menaçant de se retirer dans le cadre de la Coupe du monde de hockey sur glace qui devait être coorganisée par la Biélorussie et la Lettonie. Pour l’heure, aucun sponsor n’a communiqué sur le sujet, mais ce sera un élément essentiel à regarder dans les prochains jours.

On peut dès maintenant considérer que ces décisions ont produit des effets, notamment à travers le communiqué du CIO qui rappelle que le boycott diplomatique est une décision souveraine des États et qui se réjouit de l’absence de boycott sportif, un temps évoqué. Difficile de ne pas ressentir le soulagement de l’instance suisse dans ses mots.

Du côté de Pékin, la réponse n’a également pas tardé, accusant les États de politiser le sport et annonçant que des contre-sanctions seraient prises, sans toutefois être plus précise. Sur ce point, la stratégie chinoise est intéressante car, en laissant cette formule vague, elle peut ainsi dissuader des acteurs et États de se joindre à la dynamique étatsunienne. Par cette formulation, la Chine laisse donc imaginer qu’une épée de Damoclès pèse au-dessus des prochains suiveurs.

Mondial de football au Qatar fortement critiqué, boycott des JO, pressions sur les sportifs à se positionner sur les questions des droits de l’homme : est-ce légitime de faire porter sur le sport une telle responsabilité politique ?

Cet épisode montre, une fois de plus s’il fallait le démontrer, que le sport est politique. En dépit de ce que peut déclarer Thomas Bach, Pékin ou toute organisation sportive internationale, l’apolitisme du sport relève plus du mythe que de la réalité. 150 ans d’histoire moderne en témoignent. Jusqu’à présent, seules les organisations sportives, qui alors qu’elles promouvaient l’apolitisme du sport, ne se privaient pas de faire de la politique. Par l’attribution d’événements sportifs internationaux à certains États, par la constitution d’une équipe de réfugiés, elles s’affirmaient en éminentes promotrices de la politisation du sport.

En revanche, nous assistons désormais à une croissance de cette politisation qui peut s’expliquer par plusieurs aspects. D’abord, par la mondialisation du sport, parfaitement logique, qui soulève un certain nombre de questions là aussi parfaitement légitimes. Ensuite, par la mobilisation croissante de la société civile qui prend désormais part aux processus de candidatures ainsi qu’au déroulé de l’organisation. Rappelons par exemple que dans le cadre de la candidature pour l’organisation des Jeux de 2022, plusieurs villes ont retiré leur projet (Stockholm, Cracovie, Lviv et Oslo), décision que l’on retrouve également pour l’édition 2024. Bien que la population ait toujours été présente dans les processus de désignation, les doutes et mobilisations sont désormais réellement entendus, venant peser sur le débat politique. La crise économique, l’inquiétude quant aux enjeux environnementaux et les images désastreuses des « éléphants blancs » contribuent largement à diffuser cette approche. Enfin, il convient de souligner la place des sportifs dont la voix est de plus en plus entendue, mais qui surtout n’est plus automatiquement réprimée par les fédérations sportives internationales. Nous l’avons vu lors du dernier Euro masculin à l’été 2021, ou encore lors des Jeux olympiques et paralympiques de Tokyo 2021.

Prévisions de l’OCDE : une reprise économique incertaine

Thu, 09/12/2021 - 12:20

Sylvie Matelly, directrice adjointe de l’IRIS, vous donne régulièrement rendez-vous pour ses “Chroniques géoéconomiques”.

Aujourd’hui, Sylvie Matelly analyse le dernier rapport de l’OCDE annonçant une reprise économique mondiale plus que jamais incertaine. Les économies se retrouvent désormais complètement déséquilibrées et l’inflation est au plus haut depuis 30 ans alors que les pays s’étaient globalement bien remis de la crise du Covid-19 en 2020. La reprise économique mondiale semble incertaine.

➡️ Retrouvez tous les épisodes des « Chroniques géoéconomiques » sur la chaîne Youtube de l’IRIS : https://www.youtube.com/watch?v=zcd5NAIvBnE&list=PL3c38cSa3wcAEjEITnBxLBUoDgICEt5Yc

➡️ Pour aller plus loin, retrouvez les notes du programme « Géopolitique et Entreprises » de l’IRIS : https://www.iris-france.org/programmes/geopolitique-et-entreprises/

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