Le Moyen-Orient est une fois de plus plongé dans la violence. Depuis le 28 février dernier, Israël et les États-Unis ont lancé une attaque contre l’Iran, qui a débuté par l’élimination d’un grand nombre de leaders dont le Guide suprême Ali Khamenei. Si l’élimination de Khamenei, chef suprême du pays depuis des décennies, a porté un coup dur au régime, ce dernier semble continuer de résister, en particulier sous l’impulsion des gardiens de la révolution (pasdarans), la garde prétorienne du régime. L’Iran jette ainsi ses forces dans la bataille, mettant en œuvre les recettes de la guerre asymétrique, dont le principe est simple : contre un adversaire plus puissant militairement (les États-Unis et Israël), le but n’est pas de vaincre, mais de survivre, et d’augmenter autant que possible le coût de la confrontation pour l’adversaire pour le forcer à abandonner le combat, ou du moins cesser le feu. L’Iran maintient ainsi une posture défiante, tout en continuant de bombarder l’ensemble de la région, en visant aussi bien les forces états-uniennes qu’Israël et l’ensemble des États du golfe. Téhéran menace également de fermer le détroit d’Ormuz par où transitent un cinquième des exportations de pétrole mondiales. L’objectif est clair : menacer de provoquer une crise énergétique internationale, et de paralyser l’économie régionale. L’Iran maintient également le flou sur le sort réel de ses stocks de combustible nucléaire enrichi.
D’un autre côté, si le régime iranien tente de faire le dos rond face à une machine de guerre plus puissante et qui détruit méthodiquement centres de commandement, usines d’armement et rampes de missiles, sa stratégie comporte cependant une faiblesse : elle convient mieux à des mouvements de guérilla et de résistance décentralisés et qui se fondent dans la population, du type des Viêt-Cong ou du Hezbollah, qu’à un État centralisé. Combien de temps le régime pourra-t-il tenir ainsi ? Les pasdarans ont-ils envisagé des scénarios alternatifs ? La question reste posée.
En parallèle, le Hezbollah libanais, l’un des principaux alliés régionaux de l’Iran, s’est lancé à son tour dans la bataille le 2 mars en lançant des missiles sur Israël, lequel a répondu durement sur l’ensemble du territoire libanais. Le Hezbollah s’appuie lui aussi sur la guerre asymétrique : « tant qu’il nous restera un fusil pour nous battre, nous nous considérerons victorieux » avait déclaré en son temps le leader du Hezbollah Hassan Nasrallah, tué par Israël en septembre 2024. Si l’État hébreu a éliminé un grand nombre de leaders et de responsables du Hezbollah, la formation semble avoir été reprise depuis en mains directement par les gardiens de la révolution iraniens, qui ont délégué sur place au Liban des responsables pour tenir les rênes du mouvement libanais, en particulier son aile militaire.
Les capacités réelles du Hezbollah sont toutefois l’objet d’incertitudes. Si nombre d’observateurs affirmaient, avant septembre 2024, que ce dernier disposait de dizaines de milliers de combattants et de missiles, il a cependant enregistré de lourdes pertes, plusieurs milliers de ses membres ayant été tués, auxquels s’ajoutent environ cinq mille membres mis hors de combat lors de « l’attaque des bipeurs » par Israël en septembre 2024. L’aviation israélienne a en outre continué de pilonner le Hezbollah entre novembre 2024 et mars 2026, lors de la période d’accalmie relative sur le front libanais, éliminant plusieurs centaines de membres et de responsables dont le chef militaire de la formation Haytham Tabatabai (de père iranien). Si le Hezbollah semble avoir perdu, selon certaines analyses, jusqu’à 70 % de ses capacités initiales, il reste toutefois toujours capable de tirer des missiles sur Israël, tout en tentant d’opposer sur le terrain libanais un maximum de résistance aux forces israéliennes. En outre, à travers leur base libanaise, les gardiens de la révolution iraniens pourraient éventuellement menacer l’Europe elle-même : si Chypre (membre de l’Union européenne), distante d’environ 200 kilomètres, est à portée de tir des missiles et des drones, les missiles balistiques iraniens de plus longue portée (jusqu’à 2500 km), pourraient, eux, toucher la Grèce, l’Italie voire la lisière des côtes françaises ainsi que la Corse. La question est donc de savoir si les pasdarans ont implanté ce type de missiles au Liban (notamment dans les contreforts montagneux au nord du pays), et quelle serait la réaction de l’Europe face à une telle éventualité.
Si l’issue du conflit avec l’Iran est donc encore incertaine, et dépend aussi bien des intentions états-uniennes et israéliennes que de l’évolution interne en Iran même, plusieurs scénarios sont ainsi envisageables pour le Liban. En premier lieu, le gouvernement libanais a tenté, lui, de mettre en place une solution « diplomatique », en prenant pour cela deux décisions importantes (même si sans doute tardives), à savoir, d’une part, interdire officiellement les activités militaires du Hezbollah, et, d’autre part, demander l’ouverture de négociations officielles avec Israël. Quelle que soit leur portée immédiate, ces deux initiatives montrent ainsi que le Liban officiel a fait, lui, son choix, qui le place, sur le plan politique et diplomatique, hors du camp pro-iranien. Il est toutefois à craindre que l’armée libanaise, conçue depuis la fin de la guerre de 1975-1990 pour être avant tout une force de maintien de la paix interne, n’ait pas aujourd’hui les capacités de désarmer elle-même le Hezbollah, dont les combattants sont fortement aguerris par des années de luttes, notamment en Syrie – l’armée hésitant en outre à s’opposer au Hezbollah pour ne pas risquer un conflit inter-libanais.
Si la posture de l’État libanais peut donc servir des objectifs diplomatiques de long terme, à savoir tenter de « sauver les meubles », et de ménager au pays une place à la table des négociations régionales futures, il est donc à craindre qu’Israël privilégie, lui, à court terme la solution militaire, pour venir lui-même à bout de la milice pro-iranienne. Mais jusqu’où irait l’armée de l’État hébreu ? Après avoir forcé la quasi-totalité des habitants du Liban-Sud et de la banlieue sud de Beyrouth, soit près d’un million de personnes en majorité chiites, à fuir sous les bombardements pour venir s’entasser dans d’autres régions, va-t-elle décider d’envahir le Liban pour pourchasser le Hezbollah et le forcer à évacuer le pays, comme elle l’avait fait avec les forces de Yasser Arafat en 1982 ? Sachant que les combattants du Hezbollah sont, avant tout, libanais et non pas palestiniens.
Un autre scénario pourrait donc se profiler, lequel, s’il se matérialise, aurait de lourdes conséquences pour le Liban. Il consisterait pour Israël à occuper une vaste zone du Liban-Sud, qui serait largement détruite, de manière similaire à Gaza, tout en repoussant définitivement les populations à majorité chiite de cette région vers Beyrouth et le nord. Israël créerait ainsi un glacis au sud, tout en continuant de pilonner le Hezbollah dans le reste du pays. L’État hébreu, ayant fortement réduit les capacités du Hezbollah, continuerait également (comme il le fait déjà) de menacer le gouvernement libanais de représailles, notamment sur l’infrastructure civile, si l’armée libanaise ne se décide pas à désarmer le Hezbollah. Tout en frappant durement la communauté chiite pour tenter de retourner cette dernière contre la milice pro-iranienne (en particulier le président du parlement Nabih Berri). Le Liban, qui n’est pas encore remis de son effondrement économique depuis fin 2019, et qui ploie sous les destructions, se retrouverait pris au piège, dans une posture similaire à celle du président palestinien Mahmoud Abbas, contraint de pourchasser en Cisjordanie les factions qui s’opposent à Israël, dont le Hamas, sans en avoir réellement les moyens. Ce scénario « Gaza au sud, Cisjordanie ailleurs », couplé à un émiettement sécuritaire, poserait, pour le Liban, un dilemme lourd de conséquences, d’autant que la carte démographique et confessionnelle du pays, relativement stable depuis 1990, se retrouverait de nouveau brouillée, avec un million de réfugiés s’entassant dans des régions à coloration confessionnelle et politique différente, souvent anti-Hezbollah, et cela dans le dénuement le plus total. Dans ce contexte, l’on se demande ainsi si le Liban, très fragilisé, pourra affronter seul l’ensemble des difficultés sociales, économiques, politiques et sécuritaires qui l’attendent, et s’il aura urgemment besoin que la communauté internationale, et notamment l’Europe, vienne lui apporter un soutien multiforme dont les contours demeurent à définir.
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Après 18 jours de conflit au Moyen-Orient, le Liban se retrouve de nouveau plongé dans une crise humanitaire et politique de grande ampleur. Entre les bombardements israéliens et la menace d’une offensive terrestre massive, près d’un million de Libanais sont contraints à l’exil, tandis que les victimes civiles se comptent déjà par centaines.
Israël, soutenu par son opinion publique et sa classe politique, justifie ses actions par la réponse aux attaques du Hezbollah. Pourtant, derrière les discours de « légitime défense » se cachent des crimes de guerre dont des déportations forcées et des frappes disproportionnées, et un mépris affiché pour le droit international.
Alors que la communauté internationale appelle à la désescalade, les appels restent lettre morte. La France, qui se revendique garante du droit des peuples et du respect des normes internationales, se contente d’actions humanitaires. De plus, des bruits de couloir émergent ; la France pousserait le Liban à reconnaître Israël pour stopper l’offensive, et ce au risque de récompenser l’agresseur. Ceci soulève des questions majeures, à la fois juridiques, politiques et morales.
Mon analyse dans cette vidéo.
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International support has failed to keep pace with the growing numbers of refugees and internally displaced persons, thus creating a financing gap between their needs and available resources. The recent US withdrawal from funding development and humanitarian programmes has only compounded this financing gap which has existed for more than a decade.
In response to this, the international community – through Agenda 2030, the Grand Bargain, the 2016 New York Declaration, and the Comprehensive Refugee Response Framework (CRRF) – has advocated for a shift from seeing refugees as emergencies to integrating them into the host countries’ developmental agenda. In Kenya, these policy proposals are most recently being implemented through the Shirika Plan, the Differentiated Assistance (DA) model, and development plans of refugee-hosting counties such as Turkana and Garissa. First, the Shirika Plan is a government-led initiative that was proclaimed in 2023 to realise the socio-economic inclusion of refugees within the local context in line with the progressive provisions of the Refugee Act of 2021. Implementation of this policy is yet to begin as it is pegged on elusive donor funding. Second, the DA model is led by the office of the United Nations High Commissioner for Refugees (UNHCR) and the World Food Programme (WFP) and is aligned with the Shirika Plan. The preparatory activities for DA were undertaken throughout 2024 and implementation commenced in August 2025. DA seeks to increase refugee self-reliance through livelihood interventions and providing support based on the specific needs and capabilities of different refugee households as opposed to the previous blanket support that was based on refugee registration status. However, implementation has so far only focussed on reducing aid, without corresponding investment in self-reliance measures.
DA and the Shirika Plan are framed in government and international circles as solutions for addressing funding shortfalls and fostering refugee integration by supporting self-reliance. However, there has been little progress in enhancing refugee self-reliance. At the same time, aid cuts are implemented based on a needs-categorisation of refugee households that proceeds without adequate background information. The lack of alternative livelihoods has exacerbated vulnerabilities and has sparked protests in refugee camps. Emerging evidence points to negative coping mechanisms, including higher school drop-out rates; reported cases of youths joining criminal religious groups; increased conflicts at family level; and rising cases of women becoming sex workers. This Policy Brief highlights the emerging ramifications of implementing DA that is anchored in the provisions contained in the Shirika Plan. The Brief also goes further to suggest recommendations for action to the government of Kenya and the international community.
Key policy messages:
• There is a need to enhance synergy between UNHCR and the Kenyan government such that the state implements the Shirika Plan alongside DA without premising its implementation on donor aid.
• UNHCR needs to obtain more extensive household economic data and involve refugees in deciding who is most vulnerable to more accurately disaggregate refugee households into appropriate categories.
• The Kenyan government and international actors need to closely monitor and address potential nega-tive implications of implementing DA and the Shirika Plan.
Fred Ikanda is a Senior Lecturer in the department of Sociology and Anthropology, Maseno University, Kenya, and associated researcher at IDOS.
Michael Owiso is Director, Odera Akang’o Campus, and Dean, School of Development and Strategic Studies, Maseno University, Kenya, as well as associated researcher at IDOS.
International support has failed to keep pace with the growing numbers of refugees and internally displaced persons, thus creating a financing gap between their needs and available resources. The recent US withdrawal from funding development and humanitarian programmes has only compounded this financing gap which has existed for more than a decade.
In response to this, the international community – through Agenda 2030, the Grand Bargain, the 2016 New York Declaration, and the Comprehensive Refugee Response Framework (CRRF) – has advocated for a shift from seeing refugees as emergencies to integrating them into the host countries’ developmental agenda. In Kenya, these policy proposals are most recently being implemented through the Shirika Plan, the Differentiated Assistance (DA) model, and development plans of refugee-hosting counties such as Turkana and Garissa. First, the Shirika Plan is a government-led initiative that was proclaimed in 2023 to realise the socio-economic inclusion of refugees within the local context in line with the progressive provisions of the Refugee Act of 2021. Implementation of this policy is yet to begin as it is pegged on elusive donor funding. Second, the DA model is led by the office of the United Nations High Commissioner for Refugees (UNHCR) and the World Food Programme (WFP) and is aligned with the Shirika Plan. The preparatory activities for DA were undertaken throughout 2024 and implementation commenced in August 2025. DA seeks to increase refugee self-reliance through livelihood interventions and providing support based on the specific needs and capabilities of different refugee households as opposed to the previous blanket support that was based on refugee registration status. However, implementation has so far only focussed on reducing aid, without corresponding investment in self-reliance measures.
DA and the Shirika Plan are framed in government and international circles as solutions for addressing funding shortfalls and fostering refugee integration by supporting self-reliance. However, there has been little progress in enhancing refugee self-reliance. At the same time, aid cuts are implemented based on a needs-categorisation of refugee households that proceeds without adequate background information. The lack of alternative livelihoods has exacerbated vulnerabilities and has sparked protests in refugee camps. Emerging evidence points to negative coping mechanisms, including higher school drop-out rates; reported cases of youths joining criminal religious groups; increased conflicts at family level; and rising cases of women becoming sex workers. This Policy Brief highlights the emerging ramifications of implementing DA that is anchored in the provisions contained in the Shirika Plan. The Brief also goes further to suggest recommendations for action to the government of Kenya and the international community.
Key policy messages:
• There is a need to enhance synergy between UNHCR and the Kenyan government such that the state implements the Shirika Plan alongside DA without premising its implementation on donor aid.
• UNHCR needs to obtain more extensive household economic data and involve refugees in deciding who is most vulnerable to more accurately disaggregate refugee households into appropriate categories.
• The Kenyan government and international actors need to closely monitor and address potential nega-tive implications of implementing DA and the Shirika Plan.
Fred Ikanda is a Senior Lecturer in the department of Sociology and Anthropology, Maseno University, Kenya, and associated researcher at IDOS.
Michael Owiso is Director, Odera Akang’o Campus, and Dean, School of Development and Strategic Studies, Maseno University, Kenya, as well as associated researcher at IDOS.
International support has failed to keep pace with the growing numbers of refugees and internally displaced persons, thus creating a financing gap between their needs and available resources. The recent US withdrawal from funding development and humanitarian programmes has only compounded this financing gap which has existed for more than a decade.
In response to this, the international community – through Agenda 2030, the Grand Bargain, the 2016 New York Declaration, and the Comprehensive Refugee Response Framework (CRRF) – has advocated for a shift from seeing refugees as emergencies to integrating them into the host countries’ developmental agenda. In Kenya, these policy proposals are most recently being implemented through the Shirika Plan, the Differentiated Assistance (DA) model, and development plans of refugee-hosting counties such as Turkana and Garissa. First, the Shirika Plan is a government-led initiative that was proclaimed in 2023 to realise the socio-economic inclusion of refugees within the local context in line with the progressive provisions of the Refugee Act of 2021. Implementation of this policy is yet to begin as it is pegged on elusive donor funding. Second, the DA model is led by the office of the United Nations High Commissioner for Refugees (UNHCR) and the World Food Programme (WFP) and is aligned with the Shirika Plan. The preparatory activities for DA were undertaken throughout 2024 and implementation commenced in August 2025. DA seeks to increase refugee self-reliance through livelihood interventions and providing support based on the specific needs and capabilities of different refugee households as opposed to the previous blanket support that was based on refugee registration status. However, implementation has so far only focussed on reducing aid, without corresponding investment in self-reliance measures.
DA and the Shirika Plan are framed in government and international circles as solutions for addressing funding shortfalls and fostering refugee integration by supporting self-reliance. However, there has been little progress in enhancing refugee self-reliance. At the same time, aid cuts are implemented based on a needs-categorisation of refugee households that proceeds without adequate background information. The lack of alternative livelihoods has exacerbated vulnerabilities and has sparked protests in refugee camps. Emerging evidence points to negative coping mechanisms, including higher school drop-out rates; reported cases of youths joining criminal religious groups; increased conflicts at family level; and rising cases of women becoming sex workers. This Policy Brief highlights the emerging ramifications of implementing DA that is anchored in the provisions contained in the Shirika Plan. The Brief also goes further to suggest recommendations for action to the government of Kenya and the international community.
Key policy messages:
• There is a need to enhance synergy between UNHCR and the Kenyan government such that the state implements the Shirika Plan alongside DA without premising its implementation on donor aid.
• UNHCR needs to obtain more extensive household economic data and involve refugees in deciding who is most vulnerable to more accurately disaggregate refugee households into appropriate categories.
• The Kenyan government and international actors need to closely monitor and address potential nega-tive implications of implementing DA and the Shirika Plan.
Fred Ikanda is a Senior Lecturer in the department of Sociology and Anthropology, Maseno University, Kenya, and associated researcher at IDOS.
Michael Owiso is Director, Odera Akang’o Campus, and Dean, School of Development and Strategic Studies, Maseno University, Kenya, as well as associated researcher at IDOS.
L’analyse proposée repose sur l’intégration de plusieurs bases de données majeures dans le domaine des études sur les conflits, notamment le Uppsala Conflict Data Program, le projet Correlates of War, la Peace Accords Matrix de l’Université de Notre-Dame et les Country Indicators for Foreign Policy développés à l’Université Carleton. Cette combinaison permet d’articuler l’étude empirique des dynamiques de conflit avec l’analyse structurelle de la résilience étatique et la construction de scénarios prospectifs. D’autres analyses seraient possibles, centrées sur « l’essence de la décision », la question de la rationalité limitée prenant tout son sens et son envergure en raison du profil du président étatsunien…
À téléchargerL’article Conflit Iran/Israël/États-Unis : scénarios prospectifs et analyse de la variable religieuse est apparu en premier sur IRIS.
Le deuxième Sommet mondial sur l’énergie nucléaire organisé à Paris le 10 mars 2026 en partenariat avec l’Agence internationale de l’énergie atomique s’est tenu dans un contexte de tensions énergétiques et d’incertitudes géopolitiques majeures. Alors que la guerre en Ukraine et le blocage du détroit d’Ormuz impactent directement les cours du pétrole et du gaz naturel liquéfié, la relance du nucléaire soutenue par la France apparait comme un enjeu stratégique. Quel bilan géopolitique et énergétique peut-on tirer de ce deuxième Sommet mondial sur l’énergie nucléaire ? Quelles priorités diplomatiques la France poursuit-elle dans le développement du nucléaire civil ? De quelle manière, le premier sommet organisé à Bruxelles en 2024 avait d’ores et déjà reconfiguré le secteur du nucléaire ? Le point avec Teva Meyer, chercheur associé à l’IRIS et maître de conférences en géopolitique et géographie à l’Université de Haute-Alsace.
Dans un contexte marqué par la hausse des besoins en électricité, les impératifs de décarbonation et les enjeux de souveraineté énergétique, quel bilan géopolitique et énergétique peut-on dresser de ce sommet ?
Ce sommet arrive dans un double contexte géopolitique favorable aux messages de soutien au nucléaire. Le premier est évidemment le blocage du détroit d’Ormuz. Ses conséquences sur l’inflation du prix des hydrocarbures permettent de souligner l’importance des stratégies de décarbonation privilégiant des systèmes énergétiques qui ne reposent pas, géographiquement, sur le Moyen-Orient.
Le second reste celui de la guerre en Ukraine. Pour rappel, le mouvement actuel de relance du nucléaire précède l’invasion russe. Le discours de Belfort d’Emmanuel Macron, marquant ce tournant stratégique en France, arrive 12 jours avant l’attaque. À l’échelle mondiale, ce changement est d’abord motivé par la crise des prix de l’énergie qui suit la récession liée à la pandémie de Covid-19 en 2021. Pour autant, Moscou reste absente de ce deuxième sommet mondial, comme elle l’avait été lors de la première édition à Bruxelles en 2024. Rosatom, l’entreprise publique qui chapeaute la filière nucléaire russe, reste toujours le premier acteur du secteur à l’échelle globale. Le groupe contrôlait en 2025 toujours plus de 40 % des capacités de conversion et d’enrichissement de l’uranium, quand près de la moitié des réacteurs nucléaires exportés depuis 2020 dans le monde étaient russes. Il n’y a bien que dans le secteur de l’extraction de l’uranium que la Russie peine. Rosatom représente environ 12 % de la production mondiale, dont 5 % proviennent des mines russes et 7 % du Kazakhstan, où sa position est contestée par la Chine. Ce deuxième Sommet du nucléaire marque alors aussi l’absence d’un consensus global sur la place à donner à Moscou dans la filière.
Les tensions stratégiques existantes dans le secteur, que ce soit entre la Russie et les pays occidentaux, mais aussi entre les États-Unis et l’Europe, ont été mises au second plan derrière le message central, celui de la relance du nucléaire. Plus symbolique que réaliste au vu de l’appareil industriel global, l’objectif de triplement des capacités nucléaires d’ici à 2050, lancé à l’occasion de la COP28 de Dubaï en 2023, est renforcé avec l’arrivée de la Belgique, du Brésil, de la Chine et de l’Italie, portant le nombre de pays signataires de cette déclaration à 38.
Ce message devait soutenir le thème central de cette rencontre, à savoir le financement des nouveaux projets nucléaires. Dans une note de novembre 2025, le cabinet de conseil Ernst & Young évaluait à 3 600 milliards de dollars les besoins en investissements nécessaires pour simplement doubler la capacité nucléaire mondiale. L’enjeu n’est pas qu’économique, mais aussi stratégique. Pour les industriels européens et nord-américains, disposer d’outils de financement est central afin de concurrencer l’offre russe dans les pays émergents. En dépit des messages d’ouverture venant de grandes banques, dont BNP Paribas, Bank of America, Citi ou Barclays, le secteur peine toujours à attirer des capitaux privés. En affichant un soutien fort, ce sommet visait, en grande partie, à rassurer les investisseurs échaudés par les fluctuations des politiques nucléaires nationales.
Directement lié à cet objectif, le sommet a également insisté sur les innovations technologiques. Celles-ci doivent assurer l’ouverture de nouveaux marchés pour l’énergie nucléaire, à l’image des petits réacteurs modulaires devant s’intégrer dans des pays où les systèmes électriques ne peuvent pas assumer des réacteurs de grande puissance, ou répondre aux besoins de nouveaux consommateurs : data centers, producteurs d’hydrogène, industriels à la recherche de chaleur. Enfin, l’innovation a aussi été au cœur des discussions pour son rôle de vecteur de résilience géopolitique. Le développement de nouveaux modèles de réacteurs, au premier titre desquels les réacteurs à neutrons rapides, est présenté comme une nécessité pour diminuer la dépendance aux importations d’uranium naturel.
Quelles sont les priorités diplomatiques de la France en matière de nucléaire civil et quels sont ses partenaires internationaux privilégiés sur le sujet ?
L’objectif du gouvernement français est de créer le cadre international d’une relance du nucléaire qui profite à son tissu industriel et facilite la mise en œuvre de la stratégie nationale de construction de six nouveaux réacteurs pressurisés européens (EPR) d’ici à 2042. Pour rappel, le Groupement des industriels français de l’énergie nucléaire (GIFEN) estime à 3 200 le nombre d’entreprises participant en France à la filière nucléaire, dont environ 200 pour lesquelles le secteur est structurant pour les carnets de commandes. L’organisation comptabilisait également près de 220 000 emplois directs, un niveau comparable à celui de l’aéronautique.
Paradoxalement, l’existence de ce tissu industriel complet, mais complexe fait émerger des intérêts stratégiques parfois divergents, que la diplomatie française doit concilier. Le cas d’Orano et d’EDF en offre une illustration révélatrice. Les dirigeants d’Orano, qui extrait, convertit et enrichit de l’uranium pour une clientèle diversifiée et majoritairement non française, ont à plusieurs reprises soutenu l’adoption d’une politique plus stricte vis-à-vis des importations de combustibles nucléaires en provenance de Russie. Afin d’engager de nouveaux investissements, dont l’amortissement dépasse généralement la décennie, l’entreprise a besoin de visibilité quant aux volumes de matières que Rosatom pourra, ou non, continuer à vendre sur les marchés européens et nord-américains.
EDF, de son côté, a historiquement privilégié une stratégie de diversification de ses approvisionnements, en s’appuyant sur plusieurs fournisseurs s’approvisionnant eux-mêmes auprès de mines différentes. Si la Russie ne figure plus dans le portefeuille traditionnel d’importations d’uranium enrichi, Rosatom intervient encore dans la conversion de l’uranium de retraitement appartenant à EDF et utilisé pour alimenter la centrale nucléaire de Cruas, dans le sud de la France. Parallèlement, EDF maintient une relation industrielle avec Rosatom par l’intermédiaire de sa filiale Arabelle Solutions, basée à Belfort, qui fabrique des turbines à vapeur dont certaines équipent des centrales exportées par la Russie.
La diplomatie française adopte donc une approche différenciée, adaptée à la diversité des enjeux. Au sein de l’Union européenne, l’objectif premier consistait à modifier les cadres institutionnels qui limitaient le financement du nucléaire. Cela concernait notamment l’inclusion du nucléaire dans la taxonomie verte permettant l’accès à la finance durable, l’éligibilité aux contrats pour différence (mécanisme de soutien public visant à stabiliser les prix de l’électricité) ainsi que l’évolution de la position de la Banque européenne d’investissement. Dans ce cadre, la France s’est d’abord appuyée sur les gouvernements suédois, finlandais et tchèque afin de constituer l’Alliance du nucléaire, destinée à contrebalancer l’influence des positions antinucléaires portées par l’Allemagne, l’Autriche, le Luxembourg et l’Irlande.
À l’échelle mondiale, la stratégie française poursuit un double objectif. D’une part, il s’agit de sécuriser l’approvisionnement en uranium naturel en consolidant les relations avec les fournisseurs historiques (Kazakhstan, Ouzbékistan et Canada) tout en développant de nouveaux partenariats, notamment avec la Mongolie ou le Brésil. D’autre part, la France participe au groupe dit « Sapporo-5 », aux côtés du Canada, du Japon, de la Grande-Bretagne et des États-Unis, afin de réduire l’influence russe dans les chaînes d’approvisionnement du combustible nucléaire.
Quelles sont les principales reconfigurations géopolitiques autour du nucléaire depuis le premier sommet mondial du nucléaire organisé à Bruxelles en 2024 ?
On peut identifier trois principales reconfigurations géopolitiques. La première, déjà évoquée, est la transformation des cadres financiers mondiaux du nucléaire. Il est aujourd’hui beaucoup plus simple pour un pays européen d’intervenir sur son marché national afin d’assurer des conditions économiques favorisant l’investissement. La stabilisation des prix de vente sur plusieurs décennies grâce à ces mécanismes a été cruciale dans le feu vert donné à la construction des réacteurs de Lubiatowo, en Pologne, et de Dukovany II, en République tchèque. Ces évolutions découlent d’abord d’un travail diplomatique mené au sein de l’Union européenne.
La deuxième reconfiguration tient à la prise de conscience de la géopolitisation du nucléaire, en Amérique du Nord comme en Europe. L’administration Trump a fait du nucléaire l’un des piliers de son agenda de « domination énergétique », visant à autonomiser sa chaîne du combustible, accélérer le développement de nouveaux réacteurs en réduisant les procédures d’autorisation, mais aussi développer de nouveaux accords de coopération destinés à exporter ses technologies, à l’image du dernier 123 Agreement signé avec l’Arménie en février 2026. En Europe, les efforts portent d’abord sur la réautonomisation des chaînes industrielles, à l’image du rachat de la filiale Arabelle Solutions par EDF en 2024 à l’entreprise états-unienne General Electric, ou du rapatriement au Creusot par Framatome de la fabrication de composants de cuves de réacteurs auparavant sous-traités à l’étranger.
La dernière reconfiguration concerne les efforts de découplage stratégique vis-à-vis de la Russie dans le secteur du combustible nucléaire. Les investissements engagés dans le secteur de l’enrichissement devraient augmenter les capacités de production en Europe et en Amérique du Nord d’environ 20 % d’ici à la fin de la décennie. Si d’autres projets sont en discussion, particulièrement aux États-Unis, cette augmentation ne compensera pas entièrement les volumes actuellement importés de Russie par les pays occidentaux. Enfin, les deux dernières années ont également été marquées par la diversification des pays d’Europe centrale qui ont tous, y compris la Hongrie, signé des contrats d’approvisionnement en combustible nucléaire avec d’autres fournisseurs que Rosatom pour leurs centrales de technologie soviétique.
Mais plusieurs éléments demeurent en suspens. Premièrement, l’Union européenne reste toujours divisée quant à la position à adopter face à la Russie. Il n’existe, à ce jour, aucune sanction contre les importations russes dans le secteur nucléaire comparable à celles qui touchent les hydrocarbures. Qui plus est, les pays d’Europe centrale continuent à privilégier des acteurs états-uniens pour leurs nouveaux programmes nucléaires, au détriment de partenaires européens.
Deuxièmement, la question de l’approvisionnement futur en uranium naturel demeure incertaine, en dépit des déclarations émanant d’institutions internationales qui craignent que l’accroissement de la part du nucléaire à l’échelle mondiale ne soit limité par un manque d’extraction. Ici, l’enjeu est à nouveau de rassurer les industriels du secteur quant à la pérennité des politiques nucléaires et de stabiliser les prix de la matière à un niveau suffisant pour justifier de nouveaux investissements.
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