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Politique étrangère (IFRI)

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La revue de référence sur les questions internationales
Mis à jour : il y a 2 semaines 4 jours

La dette française atteint un nouveau record

mar, 13/07/2021 - 11:00

Le 25 juin dernier, Audrey Tonnelier a publié dans Le Monde un article consacré à la dette publique française. Elle cite à cette occasion le contrechamps du numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2021), « Que faire de la dette ? ».

Les stigmates de la crise sanitaire continuent de peser sur les comptes publics. Au sortir de quinze mois de pandémie, la dette publique française (qui additionne celle de l’Etat, des administrations de Sécurité sociale et des collectivités) a poursuivi sa hausse, pour atteindre le niveau record de 118,2 % du produit intérieur brut (PIB) au premier trimestre 2021, soit 2 739,2 milliards d’euros, a annoncé l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), vendredi 25 juin.

Cette nouvelle progression est due « en partie » aux « mesures de soutien liées à la crise sanitaire et au plan de relance », mais près de la moitié de cet endettement « alimente la trésorerie des administrations publiques », principalement celles de l’Etat et de l’Agence centrale des organismes de Sécurité sociale, qui chapeaute le réseau des Urssaf, précise l’Institut national des statistiques. Par ailleurs, la contribution des administrations locales à l’endettement public augmente légèrement, de 0,9 milliard d’euros, au premier trimestre, « principalement sous l’impulsion des régions et des communes », alors qu’Ile-de-France Mobilité et la Société du Grand Paris se désendettent de respectivement 100 millions et 200 millions d’euros. Autrement dit, si la dette publique a gonflé de 89 milliards en trois mois, seule une grosse moitié (48 milliards) est due à une hausse nette de l’endettement.

En fin d’année dernière, la dette française avait déjà explosé à 115,7 % du PIB, soit quelque 2 650 milliards d’euros, contre 98,1 % avant la crise. Traditionnellement, les montants de dette sont souvent plus élevés au premier trimestre, car l’Agence France Trésor, chargée de placer la dette française auprès des investisseurs, procède à des opérations plus importantes.

« C’est conjoncturel, relativise-t-on à Bercy. Il s’agit d’un pic qui va redescendre à la fin de l’année en parallèle des mesures de relance et d’urgence. » Après plus d’un an de « quoi qu’il en coûte », et malgré les incertitudes sanitaires toujours présentes, qui rendent difficile toute projection, le gouvernement a, en effet, prévu de réduire progressivement les outils de soutien à l’emploi et aux entreprises mis en place durant l’épidémie. D’ici à septembre, les aides aux secteurs les plus touchés par les restrictions sanitaires – hôtels, restaurants, culture, événementiel, sport… – seront progressivement arrêtées. Les chèques du fonds de solidarité et la prise en charge par l’Etat du chômage partiel doivent s’éteindre de façon dégressive sur trois mois. […]

***

Lire la suite de l’article ici.

Lire les deux articles du Contrechamps : « La dette publique est-elle un problème ? », par François Geerolf et Pierre Jacquet, et « Perspectives de l’endettement public », par François Ecalle.

Franco-German Relations Seen from Abroad

lun, 12/07/2021 - 11:00

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été 2021 de Politique étrangère (n° 2/2021). Paul Maurice, chercheur au Comité d’études des relations franco-allemandes (Cerfa) de l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage dirigé par Nicole Colin et Claire Demesmay, Franco-German Relations Seen from Abroad: Post-War Reconciliation in International Perspectives (Springer, 2020, 242 pages).

La question centrale est ici de savoir si la réconciliation franco-allemande, perçue comme une évidence après 1945 dans les deux pays, avec une valeur symbolique forte dans le monde entier, peut s’appliquer à d’autres situations de conflits. Nicole Colin, professeur à l’université Aix-Marseille et Claire Demesmay, qui dirige le programme France/Relations franco-allemandes de l’Institut allemand de politique étrangère (DGAP) examinent les perceptions « externes » de la relation franco-allemande, à la fois dans une perspective historique et comme moteur d’intégration régionale. Les différentes contributions cherchent à montrer si, et comment, la réconciliation et la coopération franco-allemandes sont perçues comme un modèle dans d’autres régions.

Dans son avant-propos, le ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas, estime que le fait d’examiner différents conflits dans le monde à travers « la lentille de l’expérience franco-allemande » constitue une approche efficace, même si les conflits sont toujours uniques et que cultures, histoires, religions et géographies rendent les comparaisons difficiles. L’idée de l’ouvrage est bien que dans nombre de pays touchés par des conflits, l’histoire du rapprochement d’ennemis considérés comme « héréditaires » permet d’ouvrir des perspectives d’apaisement. Mais l’idée que l’exemple franco-allemand constitue un modèle irréprochable, applicable à toute autre situation, transposable à tout autre région, doit être relativisée.

Les auteurs, qui se consacrent à 15 pays différents, analysent les relations franco-allemandes vues « de l’extérieur », mettant en relation les principes de la réconciliation avec les spécificités politiques de leur propre pays. Les situations sont très diverses, les contextes très différents des Balkans à la Pologne, de l’Ukraine à la Russie en Europe, aux conflits israélo-palestinien et indo-pakistanais, voire au Rwanda et à l’Afrique du Sud. Une approche prenant en compte les dimensions politique, culturelle et des sociétés civiles, des conflits s’impose, pour éclairer aussi les « mythes » du processus de réconciliation. La coopération franco-allemande sert ici de miroir, où les pays « tiers » peuvent considérer leur situation présente, et leur avenir possible.

Si la nature unique de l’expérience franco-allemande rend toute tentative de reproduction irréaliste, il est légitime qu’elle suscite intérêt, enthousiasme, voire fascination dans d’autres régions. Sans constituer un exemple absolu, elle peut servir de référence et d’inspiration utile dans des situations très différentes. Cet ouvrage apporte donc un double éclairage essentiel. Il reconnaît que l’expérience de la réconciliation franco-allemande peut encore fournir un cadre utile pour la résolution des crises en général. Et il propose quelques recommandations aux acteurs impliqués dans la diplomatie et les relations internationales pour mieux s’approcher, à partir de l’exemple franco-allemand, de la résolution de leur propre conflit.

Paul Maurice

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The Shadow Commander

ven, 09/07/2021 - 11:00

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été 2021 de Politique étrangère (n° 2/2021). Morgan Paglia, doctorant et ancien chercheur au Centre des études de sécurité de l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage de Arash Azizi, The Shadow Commander: Soleimani, the U.S., and Iran’s Global Ambitions (Oneworld Publications, 2020, 304 pages).

Arash Azizi dresse ici le portrait de Qassem Soleimani, général iranien commandant de la force Al-Qods, le prestigieux corps d’élite en charge des opérations extérieures et clandestines au sein des Gardiens de la révolution islamique d’Iran.

Si le nom de Soleimani était peu connu en Europe occidentale avant qu’il soit tué le 2 janvier 2020 par une frappe de drone américain sur le tarmac de l’aéroport de Bagdad, il l’était davantage en Amérique du Nord pour son rôle déterminant dans l’insurrection contre les troupes américaines en Irak. Après y avoir orchestré la politique de subversion contre l’occupant américain, il a joué un rôle central dans la défense du régime syrien et dans la lutte contre l’État islamique en Irak.

Pourtant, rien n’indiquait dans le parcours du jeune Soleimani qu’il finirait par avoir une telle influence sur les affaires de son pays, en Iran et au Moyen-Orient. Issu d’un village de Kerman, province située aux marches de l’empire du Shah, d’origine modeste, il s’engage dans les Gardiens de la révolution pour défendre son pays. Ses qualités de combattant et de chef militaire pendant la guerre Irak-Iran lui valent d’être remarqué et de gravir les échelons de ce corps paramilitaire, érigé en bras idéologique du régime. Une fois la guerre avec l’Irak terminée, Soleimani mène la lutte contre les trafiquants de drogue et les contrebandiers qui sévissent à la frontière avec l’Afghanistan. La guerre civile qui ravage le pays au début des années 1990 le conduit à Kaboul, où ses rencontres avec les chefs de l’Alliance du Nord préfigurent la suite de sa carrière, partagée entre le terrain et des rencontres régulières avec les chefs politiques de la région.

Ses interlocuteurs décrivent un personnage modeste, courtois et charismatique. Un ancien chef du Mossad, interrogé dans une enquête publiée par le New Yorker, résumait ce subtil mélange en mentionnant qu’« il était politiquement intelligent ». Ce sont certainement ses capacités d’adaptation qui lui ont permis d’aborder sans les antagoniser des personnages politiques comme Nouri al-Maliki en Irak, Hassan Nasrallah au Liban, et de manière plus anecdotique le président russe Vladimir Poutine, à qui il rend visite personnellement en juillet 2015 pour lui demander d’appuyer le régime syrien. Soleimani a été aussi favorisé par le hasard des rencontres, et notamment celle d’Ali Khamenei, président de la République islamique dans les années 1980 et Guide suprême à partir de 1989, qui l’a nommé à la tête d’Al-Qods en 1998.

En dépit de l’habileté de l’auteur, qui parvient à convaincre du sérieux de son enquête grâce à un grand nombre de sources iraniennes, et à ses allers-retours constants entre l’histoire individuelle de Soleimani et l’histoire de l’Iran, des zones d’ombre persistent sur le personnage. Indéniablement, le travail d’historien sur Qassem Soleimani n’est pas terminé et ses futurs biographes devront composer avec plusieurs récits : la version écrite par le régime iranien – celle du héros, icône de la martyrologie chiite – ; la version de cet ouvrage, qui dresse le portrait d’un homme d’action estimé tant par ses adversaires que ses alliés… On attend désormais l’histoire personnelle, plus secrète, de l’homme et de la réalité de sa place dans les réseaux de pouvoir en Iran et au-delà, dans les pays voisins.

Morgan Paglia

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Biden, la Chine et nous

jeu, 08/07/2021 - 11:00

Le 25 juin dernier, Alain Frachon a publié dans Le Monde un article consacré à la posture de la nouvelle administration Biden vis-à-vis de la Chine, et des conséquences stratégiques pour l’Europe. Il cite à cette occasion le dossier du numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2021), « L’Asie de l’Est face à la Chine ».

Face à la volonté du président américain, manifestée lors de sa tournée européenne mi-juin, d’imposer le thème du « défi chinois » au G7 et à l’OTAN, l’UE doit affirmer sa singularité stratégique.

Le festival Joe Biden de la mi-juin en Europe a marqué une innovation géopolitique des plus exotiques : la Chine, puissance du Pacifique, a été officiellement rangée dans les « défis » pesant sur la sécurité de la zone atlantique. C’est nouveau dans l’histoire de l’Alliance militaro-politique nouée entre les Etats-Unis et les Européens en 1949. Ce bouleversement, majeur, amène une question : quelle est la marge d’« autonomie stratégique » laissée aux Européens face à la Chine ?

Le 46e président américain a réussi sa tournée européenne. Il voulait ranger les alliés d’outre-Atlantique derrière les Etats-Unis dans une posture d’opposition au comportement de la Chine sur la scène internationale. A sa façon, calme, directe, Biden a imposé le thème du « défi chinois » à ses alliés du G7 (les vieux pays riches), à ceux de l’OTAN et dans les relations institutionnelles entre Bruxelles et Washington.

En principe, l’OTAN a pour mission d’assurer la sécurité collective des alliés dans la région transatlantique – essentiellement en Europe, là où la menace soviétique était la plus directe. Depuis la fin de la guerre froide, l’OTAN a élargi le champ de ses missions – face au terrorisme islamiste notamment. Dans l’interminable communiqué (79 paragraphes) du sommet du 14 juin, la Chine figure pour la première fois au rang des sujets de préoccupation de l‘organisation. Paragraphe 55 : « Les ambitions déclarées de la Chine (…) présentent des défis systémiques » pour les trente membres de l’OTAN.

[…] Dans le Pacifique occidental, en mer de Chine du Sud notamment, la Chine s’impose par la force. Elle viole le droit de la mer, s’empare d’îlots disputés avec ses voisins et les militarise. Pékin règne par l’intimidation musclée, comme le racontent les chercheurs de l’Institut français des relations internationales , dans le dernier numéro de la revue Politique étrangère (été 2021). […]

Accédez à l’article d’Alain Frachon ici.
Retrouvez le sommaire de Politique étrangère n° 2/2021 ici.

[CITATION] Chine et Asie du Sud-Est : les jeux sont-ils faits ?

mer, 07/07/2021 - 11:00

Accédez à l’article de Sophie Boisseau du Rocher ici.

Retrouvez le sommaire du numéro 2/2021 de Politique étrangère ici.

Les 200 meilleures ruses et tactiques de guerre de l’Antiquité à nos jours

mar, 06/07/2021 - 11:00

Rémy Hémez propose pour le blog de Politique étrangère une analyse de l’ouvrage d’Anne Pouget, Les 200 meilleures ruses et tactiques de guerre de l’Antiquité à nos jours (Editions Pierre de Taillac, 2021, 192 pages).

Depuis quelques années, un regain d’intérêt pour la ruse se traduit par quelques publications en français[1]. Ce recueil de stratagèmes compilés par Anne Pouget, autrice de nombreux essais et romans historiques, prend place dans ce mouvement. Il est découpé en très courts récits (généralement dix à vingt lignes) de tactiques destinées à tromper l’adversaire, eux-mêmes regroupés en 12 chapitres thématiques (« ruser dans son propre camp », dissimulation », « tactique et mise en scène », etc.).

On retrouve dans ce livre toutes les grandes catégories de ruses. Par exemple, celles qui facilitent l’entrée dans une ville ou une place forte. On y lit évidemment l’un des exploits de Du Guesclin qui, en 1354, avec une trentaine d’hommes déguisés en bûcherons et en paysannes, surprennent les Anglais de la garnison du château de Grand-Fougeray. Certains procédés se répètent dans l’histoire, à l’instar d’« un coup faux un coup vrai ». Le général romain Cnaeus Domitius Calvinus, lors du siège de Luna envoie chaque jour ses troupes en exercice autour des murailles de la cité. Les assiégés finissent par ne plus y faire attention. Le temps est alors venu pour une attaque surprise. Cette ruse de désensibilisation a plusieurs échos dans l’histoire. Celui que lui donnent les Égyptiens en 1973 est particulièrement connu. Les ruses sont également employées pour des opérations spéciales, comme celle menée par les Israéliens à Entebbe en 1976 pour libérer les otages d’un détournement d’avion : « Tonnerre » voit notamment l’utilisation d’une Mercedes noire similaire à celle d’Amin Dada et de deux Land Rover identiques à ceux de ses gardes du corps. Les ruses navales sont regroupées en fin d’ouvrage. On y (re)découvre l’utilisation des « bateaux-tortues », premiers navires blindés de l’histoire, par les Coréens lors de la bataille de No Ryang en 1598, ou encore l’emploi de « bateaux-leurres », tel que le HMS Dunraven qui, pendant la Première Guerre mondiale, est maquillé en vapeur de commerce pour attirer les sous-marins allemands.

Riche et varié, cet ouvrage souffre néanmoins de quelques défauts. On regrette par exemple que, pour chaque stratagème présenté, au moins une référence ne soit pas associée. On déplore également la sous-représentation des ruses récentes (aucune postérieure à 1976). La guerre du Golfe (1990-1991), ou encore les conflits d’Afghanistan, d’Irak ou d’Ukraine offrent pourtant des exemples pertinents. D’ailleurs, il n’y a aucune évocation du cyber, pourtant au cœur de la question des stratagèmes aujourd’hui. Également, parfois, les descriptions manquent de précision (absence de date ou de lieu). Enfin, on remarque quelques erreurs factuelles. Pour n’en citer qu’une : « Fortitude » n’est pas uniquement l’opération chargée de faire croire que les Alliés vont débarquer dans le Pas-de-Calais, puisqu’une de ses composantes, « Fortitude North », vise notamment à accréditer l’existence d’une force alliée déployée au nord de la Grande-Bretagne prête à envahir la Norvège en mai 1943.

En démontrant bien que l’imagination et l’ingéniosité ont toute leur place aux côtés de la force dans l’art de la guerre, la lecture de ce petit format demeure agréable pour l’amateur d’histoire militaire.

Rémy Hémez

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[1] Voir notamment : Jean-Vincent Holeindre, La Ruse et la Force, Perrin, 2017, recension dans Politique étrangère n° 2/2017 et Patrick Manificat, Qui ruse gagne. Une anthologie de la tromperie guerrière, Histoire et Collections, 2020 recension dans Politique étrangère n° 4/2020

Le monde vu de Moscou

lun, 05/07/2021 - 11:00

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été 2021 de Politique étrangère (n° 2/2021). Florian Vidal, chercheur au Centre Russie/NEI de l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage de Jean-Sylvestre Mongrenier, Le monde vu de Moscou. Dictionnaire géopolitique de la Russie et de l’Eurasie postsoviétiques (PUF, 2020, 680 pages).

Jean-Sylvestre Mongrenier, géopolitologue et spécialiste de la Russie, nous présente ici un ouvrage qui, sous la forme d’un dictionnaire, rassemble les clés de lecture de la vision du monde selon le point de vue russe. Empruntant la forme d’un guide de référence, l’auteur détaille toutes les notions qui entourent la politique étrangère du pays et les concepts géopolitiques mis en œuvre.

Ce dictionnaire, bien fourni, ne se lit pas de façon linéaire : comme tout guide, il se parcourt selon les besoins et les curiosités du lecteur. L’introduction constitue néanmoins l’étape incontournable qui donne au lecteur les bases du démarrage. Les propos liminaires de l’auteur remettent en perspective les récents développements diplomatiques russes : tensions avec l’Occident, rapprochement avec la Chine, retour au Moyen-Orient depuis l’intervention en Syrie, place de l’Ukraine dans l’identité géopolitique russe… Avec le renouvellement géopolitique de la Russie au xxie siècle, l’auteur met en abîme les débats ouverts dans l’élite du pays sur l’orientation stratégique à adopter.

Par ses multiples entrées de lecture et ses renvois, l’ouvrage nous rapelle certains fondamentaux – eurasisme, heartland, panslavisme –, mais aussi la découverte de personnes, d’organismes et de lieux incontournables, qui pèsent dans les bases géopolitiques contemporaines de Moscou. L’itinérance suivra le seul intérêt du lecteur. À la fin de chaque entrée, l’auteur renvoie le lecteur aux thèmes associés, ce qui incite à une lecture personnalisée et assez libre.

On relèvera que les différents thèmes abordés sont de longueurs inégales : l’entrée miagkaïa sila – pouvoir doux – est définie sur deux lignes, tandis que celle sur la Lettonie s’étend sur plus de quatre pages. De la définition d’un concept à la compréhension de l’importance d’un pays, cet ouvrage recense tous les paramètres influençant la diplomatie et la stratégie russes à l’international. Ainsi la lettre « r » passe-t‑elle en revue les relations diplomatiques entre la Russie et de nombreux pays à travers le monde. L’entrée Russie/Éthiopie, par exemple, rappelle les liens noués entre les deux pays pendant la guerre froide. À présent, Moscou assume cet héritage et s’appuie sur les liens humains comme la formation d’étudiants pour maintenir une action diplomatique solide sur ce pays de la Corne de l’Afrique. L’auteur aborde aussi des lieux déterminants, comme le laboratoire Vektor, centre de recherche pour la virologie et la bactériologie, fondé à l’époque soviétique, situé dans la région de Novossibirsk en Sibérie, et qui héberge une souche de la variole.

On regrettera seulement que l’ouvrage ait fait le choix d’une organisation alphabétique simplifiée, sans appliquer de filtre thématique, et donc valoriser la richesse du contenu. L’effort de l’auteur qui n’omet aucun détail dans la description des dynamiques à l’œuvre doit pourtant être loué. En offrant un consistant outil intellectuel, ce livre constitue un manuel de géopolitique indispensable pour les étudiants et tous ceux qui travaillent sur l’espace eurasiatique.

Florian Vidal

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Making the Financial System Sustainable

ven, 02/07/2021 - 10:00

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été 2021 de Politique étrangère (n° 2/2021). Xenia Karametaxas propose une analyse de l’ouvrage dirigé par Paul G. Fisher, Making the Financial System Sustainable (Cambridge University Press, 2020, 300 pages).

Les marchés financiers constituent un levier indispensable pour relever les défis écologiques, sociaux et économiques de notre époque. En s’orientant vers des activités durables, les flux financiers peuvent servir de catalyseur pour accélérer la transition vers une économie soucieuse de l’environnement et de l’humain, fondée sur une gestion efficiente des ressources. Cinq ans après le lancement des trois initiatives historiques de la communauté internationale en faveur du développement durable – la signature de l’accord de Paris sur le climat, l’accord d’Addis-Abeba sur le financement du développement durable, et l’adoption des objectifs de développement durable de l’Organisation des Nations unies (ONU) – ce livre vient opportunément faire le bilan sur les progrès réalisés et les écueils restant à surmonter.

Paul Fisher a choisi d’articuler l’ouvrage autour de 14 chapitres indépendants, chacun écrit ou co-écrit par différents auteurs. Les contributeurs engagent leur réflexion dans une perspective pluridisciplinaire (économie politique, théorie financière, études de gestion d’entreprise, sciences politiques et juridiques). Tous mettent l’accent sur les paramètres de la finance durable en Europe. Cette délimitation est pertinente dans la mesure où l’Europe assume dans le monde le rôle de chef de file de la finance durable.

Même si, à première vue, la structure de l’ouvrage n’est pas facile à saisir, il propose bien plus qu’une collection d’essais sur les différents aspects de la finance durable. Les deux premiers chapitres situent le sujet dans son contexte global : comment tracer les contours d’un capitalisme vert lorsque les mécanismes de marché semblent défaillants, incitant de nombreux investisseurs à privilégier la rentabilité à court terme ? Comment intégrer les efforts publics et privés pour réduire l’écart d’investissement afin d’atteindre les objectifs ambitieux que l’Union européenne s’est fixés pour lutter contre le changement climatique ? Les chapitres suivants, plus techniques, concernent les aspects juridiques : le rôle des banques centrales face aux risques climatiques, la réglementation prudentielle des institutions financières, ainsi que la transparence et la responsabilité en matière d’investissement durable. Une série de chapitres examine les voies comportementales des institutions financières, tels l’analyse des risques environnementaux, la gestion d’entreprise, les obligations fiduciaires des investisseurs, l’impact des indices financiers pour l’investissement durable. Enfin, les quatre derniers chapitres mettent en exergue la dimension sociétale de la finance durable : les principes du financement de la transition équitable ou l’intégration des intérêts des citoyens quant au placement de leur épargne retraite.

La lecture est stimulante par le caractère innovant des propos. Dans l’ensemble, les auteurs réussissent à bâtir des ponts entre les milieux universitaires, institutionnels et ceux du secteur de la finance. Une indication plus précise des sources et références aurait parfois été souhaitable. L’ouvrage apporte un regard nouveau sur un sujet controversé. Les auteurs n’hésitent pas à partager leur expertise en proposant des solutions concrètes pour la mise en œuvre des principes de la finance durable, sans pour autant négliger la protection des intérêts économiques et standards européens.

Xenia Karametaxas

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Pékin : pire et meilleur ennemi de Taïwan

jeu, 01/07/2021 - 11:00

Accédez à l’article de Marc Julienne et John Seaman ici.

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Varieties of State Regulation

mer, 30/06/2021 - 10:00

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été 2021 de Politique étrangère (n° 2/2021). Mary-Françoise Renard propose une analyse de l’ouvrage de Yukyung Yeo, Varieties of State Regulation: How China Regulates Its Socialist Market Economy (Harvard University Press, 2020, 220 pages).

Les déboires de Jack Ma rappellent qu’aucune entreprise, d’État ou privée, ne peut s’émanciper d’une régulation par le Parti communiste dans un pays où la propriété d’État, la planification et le parti sont cruciaux. Les modalités de cette régulation ont évolué dans le temps, et cette évolution est ici analysée en s’appuyant sur les variations observées dans le fonctionnement de trois types d’institutions : les droits de propriété, les structures de gouvernance, et les différentes conceptions du contrôle.

Les droits de propriété sont un élément central. La grille de lecture ne doit pourtant pas reposer sur une opposition public-privé, mais plutôt sur les différents niveaux de propriété, notamment central vs. local. Dans un marché donné, différentes institutions peuvent générer différentes formes de régulation. En Chine, la nature et les modalités de l’intervention de l’État sont passées d’un modèle de contrôle arbitraire et discrétionnaire (planificateur) à un modèle fondé sur des règles (régulateur). Des mécanismes de marché ont progressivement été introduits dans l’économie, mais le contrôle du parti ne se limite pas à la conformité des règles ou à la concurrence. Il joue un rôle actif, particulièrement dans les secteurs considérés comme stratégiques, où il s’assure que sa ligne directrice est bien suivie. Le contrôle des entreprises sous l’autorité de l’État central est principalement exercé par la State-Owned Assets Supervision and Administration Commission, mais les entreprises privées n’échappent pas à d’autres formes de contrôle.

Les structures de gouvernance reflètent les règles qui sous-tendent les relations de pouvoir entre les différentes autorités, ainsi qu’entre l’État et les firmes, dans les différents secteurs. Une gouvernance structurée verticalement et centralisée peut être fragmentée horizontalement, avec des chevauchements d’autorité. De même, une gouvernance structurée horizontalement et décentralisée peut avoir différentes relations de pouvoir avec le gouvernement central, en fonction de qui détient le pouvoir de décision. Cette grille de lecture permet de mieux comprendre pourquoi le degré de propriété publique n’est pas le seul déterminant de la régulation en Chine.

Quant aux conceptions du contrôle, elles renvoient à la façon dont s’opèrent les interventions de l’État dans les différents secteurs, ce qui dépend assez largement du contexte historique dans lequel s’est construit chacun d’eux.

Pour illustrer son propos, Yeo propose deux exemples : l’industrie automobile et l’industrie des télécommunications. L’auteur a conduit 102 interviews de cadres de niveau intermédiaire, de gestionnaires d’entreprises publiques et de chercheurs, afin d’identifier incitations et contraintes politiques auxquelles font face les dirigeants. Ce choix permet de comparer deux secteurs stratégiques : le premier très décentralisé fait l’objet d’une régulation soft et le second, très centralisé, d’une régulation hard.

Ce livre est très instructif, agréable à lire, et bien documenté. On regrettera quelques manques de précision dans la prise en compte des différents niveaux hiérarchiques et dans la définition de ce qui est « local ». Mais en se situant comme alternative aux analyses néoclassiques ou purement étatistes, cette approche enrichit la connaissance du fonctionnement de l’économie chinoise.

Mary-Françoise Renard

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[CITATION] Chine/Corée du Sud : une frustration réciproque

jeu, 24/06/2021 - 10:00

Accédez à l’article d’Antoine Bondaz ici.

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COVID-19 et le réchauffement climatique

mer, 23/06/2021 - 10:00

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été 2021 de Politique étrangère (n° 2/2021). Carole Mathieu, chercheuse au Centre Énergie & Climat de l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage de Christian de Perthuis, COVID-19 et le réchauffement climatique (De Boeck Supérieur, 2020, 144 pages).

Professeur et fondateur de la chaire d’Économie du climat à l’université Paris-Dauphine, Christian de Perthuis analyse ici la réponse collective face à la pandémie pour en tirer des leçons sur la manière dont nos sociétés peuvent faire face à une autre grande menace existentielle : celle du changement climatique.

Rédigé au printemps 2020, cet essai prend directement appui sur l’expérience inédite du confinement et d’une mise à l’arrêt soudaine de la production et des échanges. Cette rupture amène l’économiste à s’interroger sur le parallèle entre crise sanitaire et crise climatique, du point de vue de leurs origines, de leurs temporalités et surtout des mesures prises en réaction par les pouvoirs publics. Dès les premières pages apparaît ce qui fait la force du raisonnement : sa capacité à clarifier les choix de politique publique en explicitant leurs conséquences économiques et leur incidence sur la trajectoire d’émission de gaz à effet de serre. L’auteur s’inscrit bien dans le débat sur le « monde d’après », non pour proposer un nouveau projet de société, mais dans la perspective d’accroître la résilience des systèmes économiques face aux risques globaux. Il enrichit sa réflexion de références aux travaux d’autres économistes, de sociologues, d’anthropologues et de philosophes : c’est bien l’ensemble des sciences humaines qu’il faut mobiliser pour penser une sortie des crises sanitaire et climatique.

Le chapitre consacré au projet de relance verte de l’Union européenne est particulièrement éclairant, car il permet de mesurer l’intérêt économique et climatique d’un investissement public ciblé sur les solutions bas-carbone, mais aussi de comprendre à quelles conditions le gonflement des dettes peut être soutenable. Deux mises en garde sonnent particulièrement juste dans ce débat européen. La première se réfère aux difficultés sociales associées au désinvestissement des énergies fossiles et au bilan incertain de la relance verte en termes de création nette d’emplois, en particulier dans un contexte marqué par l’accélération de la transition numérique. La seconde pointe la nécessité d’allier investissement public et réforme fiscale à vocation redistributive, sans quoi la cohésion sociale serait menacée et empêcherait aussi toute montée en puissance de la tarification du carbone. Or le débat européen sur la fiscalité est aujourd’hui impossible, dans la mesure où la prise de décision est bloquée par la règle du vote à l’unanimité ; et les lignes ne semblent pas près de bouger, si l’on s’en tient au périmètre de l’Union à 27. Enfin, Christian de Perthuis dépasse la question des paramètres du plan de relance pour poser les termes d’un débat plus fondamental encore pour l’Europe : celui qui oppose les tenants de la 4e révolution industrielle à ceux qui font l’éloge de la décroissance comme seule voie possible pour prévenir la multiplication des pandémies, la catastrophe climatique et le déclin de la biodiversité.

On pourra regretter ici que l’auteur se contente d’évoquer les risques de fuite en avant, et d’appeler à donner la priorité au capital naturel, sans véritablement prendre parti. Peut-être faut-il y voir la prudence légitime d’un économiste qui ne veut pas s’aventurer dans le champ du politique, laissant plutôt au lecteur la tâche de se forger un avis en poursuivant ses lectures…

Carole Mathieu

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American Military History

mar, 22/06/2021 - 10:00

Rémy Hémez propose pour le blog de Politique étrangère une analyse de l’ouvrage de Joseph T. Glatthaar, American Military History (Oxford, Oxford University Press, 2020, 140 pages).

En annonçant en mars 2021 le retrait des troupes américaines d’Afghanistan d’ici le 11 septembre 2021, le président Biden a tourné une nouvelle page de la courte – moins de deux siècles et demi – mais très riche histoire militaire des États-Unis. Joseph T. Glatthaar professeur d’histoire à l’université Chapel Hill de Caroline du Nord et auteur de nombreux livres, en particulier sur la guerre de Sécession, nous en donne une utile synthèse dans ce 657e volume de la fameuse série des « Very Short Introduction », équivalent britannique des « Que Sais-Je ? ».

Comme il se doit pour ce type de sujet, l’auteur suit une progression chronologique : de l’arrivée des premiers colons anglais sur le continent américain au xviie siècle jusqu’aux guerres d’Afghanistan et d’Irak, et aux défis posés aujourd’hui par la montée en puissance des outils de défense chinois et russes. Donnant ainsi un fil conducteur à l’ensemble de l’ouvrage, Joseph Glatthaar articule son propos autour de trois problématiques structurantes de l’histoire militaire des États-Unis. La première, c’est la constante recherche d’équilibre entre une armée permanente et le concept de citoyen-soldat. 1948 marque un tournant lorsque, face à la menace soviétique, l’administration veut maintenir les effectifs militaires à 1,5 million et instaure par conséquent un système de conscription en temps de paix. Le modèle d’armée bascule alors d’une dépendance à la mobilisation à une focalisation sur les capacités de déploiement. Autre moment pivot, en 1973, en réaction à la guerre du Vietnam où les États-Unis perdent 58 000 soldats, la fin de la conscription est décidée par Nixon.

La deuxième problématique est la quête du professionnalisme qui débute, pour l’essentiel, après la guerre de 1812 contre la Grande-Bretagne. Le professionnalisme de l’armée américaine progresse alors singulièrement sous l’impulsion du secrétaire à la guerre John C. Calhoun. La réforme de West Point menée par Sylvanus Thayer est un élément fort de cette évolution. L’après-guerre de Sécession (1861-1865) entraîne un regain d’intérêt pour cette recherche du professionnalisme, encouragée entre autres par le général Sherman. Des déficiences constatées lors de la guerre hispano-américaine (1898) poussent à de nouvelles réformes, comme la création, en 1903, du Joint Army-Navy Board pour mieux coordonner les opérations. Dans la foulée de la guerre du Vietnam vient une autre étape : la focalisation sur la lutte contre l’Union soviétique pousse notamment à la modernisation des capacités d’entraînement (création du National Training Center).

La troisième problématique utilisée comme ligne directrice par l’auteur est celle de la technologie. Elle devient prégnante à partir de la Première Guerre mondiale avec la mécanisation. La progression technologique s’affirme bien entendu au cours de la Seconde Guerre mondiale, la mise au point de la bombe atomique en constituant le sommet. Cette course américaine à la supériorité technologique se poursuit ensuite avec la « révolution dans les affaires militaires » des années 1970-1980 et voit sa concrétisation opérationnelle lors de la guerre du Golfe (1990-1991) qui, selon beaucoup, permet d’éloigner les fantômes du Vietnam. Ce court ouvrage, agréable à lire, permet de bien appréhender les grandes étapes de l’histoire militaire américaine, et il sera utile à toute personne, étudiant comme amateur, qui cherche à clarifier ses idées sur ce sujet.

Rémy Hémez

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Suprémacistes

lun, 21/06/2021 - 10:00

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été 2021 de Politique étrangère (n° 2/2021). Dominique David, rédacteur en chef de Politique étrangère, propose une analyse de l’ouvrage de Philippe-Joseph Salazar, Suprémacistes. L’enquête mondiale chez les gourous de la droite identitaire (Plon, 2020, 304 pages).

« Une idéologie nouvelle, après avoir longtemps incubé, se lève à l’horizon de l’Europe et des États-Unis » : l’hypothèse, qui ouvre l’enquête de Philippe-Joseph Salazar, se vérifie au fil des entretiens multiples qui forment la trame de l’ouvrage – cette idéologie nouvelle pourrait bien structurer dans les années à venir l’évolution politique de nos démocraties.

Tâche centrale pour l’auteur : définir ce qui se cache sous divers vocables : suprémacisme, alt right (droite alternative), droite radicale… Au fil des pages, on comprend que, sous des discours aux références variées, et souvent mal compréhensibles, une vision de l’histoire s’organise autour de la notion de race. Mais contrairement au « racisme classique » du temps de la colonisation, qui affirmait la supériorité du Blanc sur un homme de couleur qu’il s’agissait d’éduquer, il est question désormais de défendre ce Blanc menacé de l’invasion des autres races, dans un processus de séparation – de développement séparé comme on disait dans l’Afrique du Sud de l’apartheid –, et non de domination physique, à l’exception de groupes violents marginaux.

La foi dans « l’existence scientifique des races » de ceux qui se définissent comme « réalistes raciaux » conduit donc à une démarche de « préservation » de la race blanche, de ses traditions, contre les démons de la modernité : les élites apatrides, le néo-libéralisme économique qui ouvre les frontières et dissout les sociétés dans un magma universaliste, les valeurs morales « progressistes », etc. La nouvelle « fierté blanche » devient un phénomène international, menaçant d’un bouleversement idéologique des sociétés ayant refoulé leurs problèmes sociaux – la lutte des classes – derrière le management social censément a-idéologique mis en place après 1989.

L’enquête est d’abord intellectuelle : on trouvera ici de remarquables références permettant de suivre l’émergence de ce mouvement global qui installe « la race […] de retour comme élément décisif de la politique ». On pourra être moins séduit par les entretiens eux-mêmes : intéressants par leur géographie (États-Unis, Autriche, Danemark, Croatie, Norvège, Irlande, France, Allemagne…) et leur dimension psychologique voire psychiatrique, ils exposent surtout un fatras idéologique mal appréhendable, voire difficilement pénétrable – en témoigne l’entretien avec Renaud Camus, aimable échange d’intellectuels héritiers de Roland Barthes, sans plus d’analyse de l’idée du « grand remplacement »…

L’intérêt majeur de cet ouvrage est d’installer la question du « suprémacisme » comme interrogation centrale sur l’avenir de nos systèmes politiques. Sous un apparent désordre de pensées – l’auteur rappelle justement que le proto-fascisme était, lui aussi, un magma idéologique informe –, une idéologie politique constituée est-elle en train d’émerger ? Les démocraties pourraient être directement menacées par leurs « séparatismes » internes, peu considérés jusqu’à aujourd’hui comme des phénomènes politiques décisifs : l’islamisme d’une part, le séparatisme blanc de l’autre. Étude universitaire, cet ouvrage doit être vu comme une alarme, et un outil d’interprétation de phénomènes politiques d’apparence hétérogène, mais susceptibles de cristalliser en choix politiques cohérents.

Dominique David

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Obama’s Fractured Legacy

ven, 18/06/2021 - 10:00

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été 2021 de Politique étrangère (n° 2/2021). Mathilde Velliet propose une analyse de l’ouvrage dirigé par François Vergniolle de Chantal, Obama’s Fractured Legacy: The Politics and Policies of an Embattled Presidency (Edinburgh University Press, 2020, 384 pages).

L’arrivée d’une nouvelle administration s’accompagne de promesses et d’espoirs d’actions transformatrices. Cet ouvrage examine pourquoi les immenses espérances de changement suscitées par l’élection de Barack Obama, alors comparé à un nouveau Franklin D. Roosevelt, n’ont pu se concrétiser. Au croisement de l’histoire et des sciences sociales, ce travail s’appuie sur l’analyse de nombreux champs et acteurs de la politique intérieure américaine, pour révéler les limites du pouvoir du président Obama, et plus largement de l’institution présidentielle moderne comme moteur de réforme sociale. Les 13 chapitres étudient les enjeux de l’héritage d’Obama liés aux institutions, aux politiques et aux mouvements sociaux.

Volontairement et involontairement, l’administration Obama a contribué à « redessiner les contours du fédéralisme américain ». La première partie de l’ouvrage révèle qu’au-delà des exceptions notables de lois votées au Congrès grâce à une « coalition favorable », le blocage parlementaire a contraint l’administration Obama à utiliser divers outils – ordonnances exécutives, interprétations législatives… – pour tenter de mettre en œuvre ses politiques. Ces initiatives fédérales ont généré une contre-réaction dans les tribunaux et le Congrès, favorisant l’élargissement de l’autorité des États et de leurs divergences politiques.

Cet examen de la lutte pour la répartition des pouvoirs entre les trois branches du gouvernement fédéral, ainsi qu’entre celui-ci et les États, se poursuit à travers les études de cas de la deuxième partie. Les tentatives de réformes de la politique d’immigration, du développement urbain et de l’assurance santé témoignent des obstacles rencontrés par l’administration Obama dans un climat d’austérité et de forte polarisation partisane. Comment alors protéger cet héritage ? Le chapitre sur l’Obamacare montre, par exemple, que les accords conclus par le gouvernement avec les groupes d’intérêts (compagnies d’assurances, associations d’entreprises) ont à la fois exposé la réforme aux critiques des Républicains et de l’aile gauche démocrate, et permis sa survie face aux assauts républicains sous l’administration Trump.

L’inspiration néolibérale et le pragmatisme prudent d’Obama (notamment sur les questions raciales) expliquent également certaines déceptions de la gauche américaine. En réponse au succès mitigé de l’action gouvernementale, différents mouvements populaires s’organisent – tels Black Lives Matter, Occupy Wall Street, ou des protestations syndicales , décryptés dans la troisième section de l’ouvrage. En revanche, les mouvements conservateurs comme le Tea Party ne sont que ponctuellement mentionnés.

Par des analyses précises enrichies de mises en perspectives historiques, ce livre remet en question le mythe de la « présidence moderne » comme unique et toute-puissante source de changement politique et social, vision soutenue par les portraits idéalisés de certains présidents « transformateurs », tel F. D. Roosevelt. Cette vision du pouvoir présidentiel a facilité l’élection de Donald Trump, alimentée par les déceptions que ces attentes disproportionnées ne peuvent que susciter, et s’est reflétée dans son exercice du pouvoir.

L’ouvrage est donc particulièrement utile pour comprendre l’héritage d’Obama dans toutes ses nuances, mais aussi les tendances qui ont défini la présidence de Trump, et contraindront les marges de manœuvre de l’administration Biden.

Mathilde Velliet

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Les Européens réticents à une opposition frontale avec Pékin

jeu, 17/06/2021 - 10:00

Le 11 juin dernier, Frédéric Lemaître a publié dans Le Monde un article consacré à la relation européenne avec l’Asie, et notamment la Chine. Il cite à cette occasion le dossier du numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2021), « L’Asie de l’Est face à la Chine » et plus particulièrement l’article de Sophie Boisseau du Rocher, chercheuse associée au Centre Asie de l’Ifri, « Chine et Asie du Sud-Est: les jeux sont-ils faits ? ».

On espérait un dialogue. Ce ne fut qu’une succession de monologues chinois. Organisé simultanément à Chongqing et à Rome le mardi 8 juin, le cinquième « séminaire Chine-Europe sur les droits humains » a fait un flop. Aucun officiel européen n’y a participé. Prévu pour se tenir cette année en Italie, ce rendez-vous, pour lequel les Chinois consacrent des moyens considérables, s’est tenu en duplex avec Rome. Pourtant, aucun membre du gouvernement Draghi n’y a fait la moindre apparition. Même le consul italien à Chongqing n’a pas daigné y faire un saut.

Tout juste a-t-on eu droit à quelques élus locaux de la Péninsule, venus dire que la Chine était un pays formidable et qu’elle le serait encore davantage si elle autorisait les Chinois à faire à nouveau leurs emplettes à Rome et Milan. Il est vrai que, de leur côté, les Chinois n’avaient pas fait le moindre effort. Le thème retenu pour la rencontre le prouve : le Covid-19 et la garantie du droit à la vie et à la santé. Les uns après les autres, les Chinois ont expliqué que, grâce à Xi Jinping, la Chine avait sauvé d’innombrables vies durant l’épidémie. Et comme la vie est le premier des droits de l’homme, la Chine respecte donc ceux-ci. CQFD. On l’a compris : ni le Xinjiang ni Hongkong n’étaient à l’ordre du jour.

« Il faut parler avec la Chine »

Depuis le 22 mars et l’annonce par Pékin de sanctions contre des responsables politiques européens, l’Union ne sait quelle attitude adopter face à la Chine. « Les conditions politiques d’un dialogue de ce type ne sont pas réunies », expliquent les Européens pour justifier leur absence au séminaire. Mais, ajoutent-ils aussitôt, « il faut parler avec la Chine ». Juste avant la visite de Joe Biden au G7, Charles Michel, le président du Conseil européen, a une nouvelle fois défendu l’accord sur les investissements conclu fin décembre 2020, même si celui-ci semble mort-né. […]

Le constat s’impose encore davantage à ses voisins. Traditionnellement, le Japon, la Corée du Sud mais aussi les pays de l’ASEAN, notamment Singapour, les Philippines, la Thaïlande, la Malaisie et l’Indonésie, sont dans la sphère d’influence américaine. Mais comme le montre le dossier que vient de publier la revue Politique étrangère, tous ces pays sont écartelés entre leur crainte de l’expansionnisme de la Chine et l’irrésistible attrait de son marché.

« A terme, ce que vise Pékin, c’est substituer un système référentiel chinois au système américaine, et convaincre les pays de la région de l’intérêt et de la logique naturelle d’une communauté de destin, y compris sécuritaire », explique Sophie Boisseau du Rocher, chercheuse à l’Institut français des relations internationales. […]

***

Lisez l’article du Monde dans son intégralité ici.

Lisez l’article de Sophie Boisseau du Rocher, « Chine et Asie du Sud-Est : les jeux sont-ils faits ? » ici.

Découvrez le sommaire de notre numéro d’été (n° 2/2021) ici.

Quoi qu’il en coûte & L’économie post-COVID

mer, 16/06/2021 - 10:00

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été 2021 de Politique étrangère (n° 2/2021). Hugo Le Picard, chercheur au Centre Energie & Climat de l’Ifri, propose une analyse croisée des ouvrages de François Lenglet, Quoi qu’il en coûte ! (Albin Michel, 2020, 252 pages) et de Patrick Artus & Olivier Pastré, L’économie post-COVID. Les huit ruptures qui nous feront sortir de la crise (Fayard, 2020, 128 pages).

Alors que les annonces de plans de relances se multiplient dans tous les pays européens, la troisième vague du COVID-19 nous replonge au cœur d’une double crise : sanitaire et économique. François Lenglet et Patrick Artus en analysent respectivement les tenants et les aboutissants dans leurs nouveaux ouvrages.

L’ouvrage de François Lenglet, journaliste économique français qui dirige aujourd’hui les services économiques de TF1 et LCI, reprend dans son titre la célèbre formule de Mario Draghi énoncée lors de la crise de l’euro et réutilisée par Emmanuel Macron en mars 2020 : Quoi qu’il en coûte ! Le second livre, L’économie post-Covid. Les huit ruptures qui nous feront sortir de la crise, a été co-écrit par Patrick Artus, chef économiste chez Natixis, et Olivier Pastré, professeur d’économie à l’université Paris-VIII. Ces deux livres sont complémentaires. François Lenglet nous livre de nombreux éléments pour mieux comprendre la crise et ses défis futurs, Patrick Artus et Olivier Pastré nous donnent des clés pour y répondre.

Lenglet s’adresse d’abord à des lecteurs soucieux de replacer la crise du COVID-19 dans un contexte global. Il nous met en garde avec pédagogie contre une expansion monétaire excessive, contrairement à ce que prône la théorie monétaire moderne (MMT), qui n’a selon lui, rien de moderne ni de théorique. En effet, à long terme la monétisation excessive de la dette aurait des conséquences désastreuses : elle favoriserait le déficit, l’endettement public et privé, et réduirait la croissance potentielle. Elle pourrait aussi, à terme, miner la crédibilité des banques centrales. Par ailleurs, face à une idée de plus en plus répandue selon laquelle les États ne peuvent faire faillite, il rappelle que l’histoire prouve le contraire : elle est remplie de défauts souverains. François Lenglet, de par ses analyses originales et ses synthèses utiles, donne dans son ouvrage de la profondeur à un débat où sont trop souvent mises en avant des solutions faciles.

L’analyse d’Artus et Pastré est, quant à elle, plus technique, et reflète l’expertise des deux auteurs. Leur livre se présente comme un ensemble d’analyses sur des aspects précis de la crise. Ils mettent eux aussi en garde contre une monétisation excessive de la dette publique, qui contribuerait non pas à augmenter directement le prix des biens de consommation mais à une augmentation des prix des actifs immobiliers et financiers. Cette politique monétaire contribuerait donc à accroître les inégalités, notamment générationnelles. Ils rejoignent ici un élément clé du livre de Lenglet : les grands perdants de cette crise sont et seront sous de nombreux aspects les jeunes. Après avoir dénoncé eux aussi de « faux débats », les deux auteurs mettent en avant plusieurs ruptures, selon eux essentielles, comme la transformation des emplois de secteurs dont le déclin aura été accéléré par la crise, vers ceux des secteurs de demain. Ils prônent aussi une série de réformes, comme la mise en place d’une taxe carbone ambitieuse pour accélérer la transition énergétique en Europe tout en protégeant sa compétitivité.

L’ouvrage de Lenglet, de par son caractère synthétique et accessible, s’adresse à des lecteurs soucieux de prendre du recul et de replacer la crise dans le temps long. Celui d’Artus et Pastré s’adresse plutôt à des lecteurs curieux d’éléments pratiques, d’analyses précises et d’ébauches de solutions pour sortir de l’ornière.

Hugo Le Picard

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[CITATION] Détroit d’Ormuz : la guerre des nerfs

mar, 15/06/2021 - 10:00

Accédez à l’article de Morgan Paglia, disponible intégralement en libre lecture, ici.

Retrouvez le sommaire du numéro 2/2021 de Politique étrangère ici.

Toxic Politics & China Goes Green

lun, 14/06/2021 - 10:00

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été 2021 de Politique étrangère (n° 2/2021). John Seaman, chercheur au Centre Asie de l’Ifri, propose une analyse croisée des ouvrages de Yanzhong Huang, Toxic Politics: China’s Environmental Health Crisis and Its Challenge to the Chinse State (Cambridge University Press, 2020, 282 pages) et de Yifei Li & Judith Shapiro, China Goes Green: Coercive Environmentalism for a Troubled Planet (Polity Press, 2020, 240 pages).

Le monde se rapproche de en plus plus d’un précipice : de multiples points de basculement environnementaux – changement climatique, effondrement de la biodiversité, destruction des écosystèmes naturels… – demandent une action concertée des États et des citoyens. Dans ce mouvement, la Chine occupe une position charnière et paradoxale de deuxième économie mondiale et premier pollueur en agrégat : il est donc inconcevable que des solutions puissent être trouvées aux défis environnementaux mondiaux sans des efforts importants de la part de Pékin. Le changement climatique est aujourd’hui identifié, à Washington comme presque partout en Europe, comme un domaine de coopération nécessaire avec Pékin, dans lequel les tensions géopolitiques caractéristiques du temps doivent être mises de côté.

Dans le même temps, la Chine cherche à se positionner clairement comme leader mondial en matière de protection environnementale et de développement durable. S’éloignant d’une stratégie de développement économique à n’importe quel prix, les dirigeants chinois reprennent le refrain de la protection environnementale, inscrivant même le concept de « civilisation écologique » dans les Constitutions du Parti communiste chinois (PCC) et de la République populaire de Chine (RPC). La Chine est désormais non seulement le plus grand émetteur de CO2 au monde, mais aussi le plus grand producteur d’énergies renouvelables. En septembre 2020, juste avant que les élections présidentielles américaines ne décident de l’orientation future de Washington en matière de politique climatique, le président chinois Xi Jinping annonçait l’objectif ambitieux d’une neutralité carbone pour 2060. Fin octobre 2021, la Chine accueillera l’importante COP15 sur la biodiversité à Kunming. Plus généralement, le pays intègre de plus en plus son modèle de gestion environnementale à son initiative « Ceinture et Route » et le présente à ses partenaires du Sud à travers des programmes d’échange comme les Green Envoys.

Nombre d’écologistes à travers le monde considèrent qu’une approche autoritaire et étatique est le seul moyen de prendre des mesures rapides et décisives pour éviter une catastrophe planétaire. La forme assumée par la Chine d’un « environnementalisme coercitif », du haut vers le bas, constitue donc un modèle de plus en plus visible. La lutte pour sauver la planète pourrait devenir rapidement un nouveau champ d’affrontement des idéologies politiques.

Deux livres récents entrent dans ce débat, offrant un récit nuancé et édifiant de cette nouvelle forme d’écologisme chinoise, de la politique complexe qui la façonne, et de ses limites comme modèle de gouvernance environnementale à la fois local et mondial. Si l’éveil des décideurs politiques chinois au défi écologique est important, les auteurs soulignent cependant les lacunes de la Chine dans ce domaine.

Dans Toxic Politics, Yanzhong Huang, senior fellow au Council on Foreign Relations, professeur à l’Université Seaton Hall aux États-Unis et expert en politique de santé mondiale, donne un état des lieux approfondi de la crise environnementale en Chine, et de la manière dont elle remet en question la légitimité de l’État-parti. L’ampleur du défi est énorme, avec des centaines de milliers de morts chaque année en Chine du fait de la pollution, et des dizaines de millions d’autres souffrant d’effets chroniques. Huang estime que l’impact économique est également massif et ne fera que s’accroître à l’avenir, ce qui augmente la probabilité que la Chine soit incapable d’échapper au redouté « piège à revenu intermédiaire ». Néanmoins, jusqu’en 2012, explique Huang, quand la dégradation de la qualité de l’air dans le pays a entraîné une crise aiguë connue sous le nom d’« Airpocalypse », la politique environnementale n’était guère considérée comme un champ d’action prioritaire : la destruction de l’environnement constituait un « désastre lent » mais il manquait l’urgence d’un « événement épidémique ». Cette crise était également, en 2012, soumise à des pressions extérieures, notamment celles de l’ambassade américaine qui a mis en lumière l’ampleur du problème auprès des autorités et du public chinois. Il faut aussi noter par ailleurs que cette crise a coïncidé avec la montée en puissance de Xi Jinping à la tête du Parti et de l’État, une transition teintée par des frictions au sein du PCC, notamment avec l’affaire Bo Xilai, incitant les autorités à multiplier les sources de légitimité.

Plutôt que d’être guidée par une compréhension de long terme des défis rencontrés, ce qui permettrait une réponse globale et stratégique, la politique environnementale chinoise reflète désormais une réponse de crise. Pour Huang, c’est la fragilité cachée de l’État chinois qui explique en fin de compte pourquoi ses dirigeants, et Xi Jinping en particulier, attachent désormais une si grande importance à la question environnementale.

Yifei Li et Judith Shapiro poussent plus loin cette idée dans China Goes Green. Li enseigne les études environnementales à l’Université de New York à Shanghai et Shapiro est professeur de politique environnementale à l’American University aux États-Unis, avec une longue expérience de travail en Chine sur ce sujet. Ensemble, ils offrent une analyse détaillée et critique de la transformation verte de la Chine. Pour eux, plutôt qu’un véritable effort efficace pour lutter contre la crise environnementale de manière durable, la politique environnementale en Chine constitue un instrument d’extension du contrôle de l’État et du parti sur la société chinoise. En d’autres termes, alors que « l’environnementalisme autoritaire » est supposé être un modèle où des mesures coercitives permettent d’atteindre prioritairement les objectifs environnementaux, les priorités politiques de la Chine sont inversées, et produisent ce que les auteurs appellent « l’autoritarisme environnemental ». Les outils que le gouvernement chinois utilise pour déployer sa politique dans ce domaine – y compris les campagnes politiques, la répression, la fixation d’objectifs et la modification des comportements – sont destinés, en fin de compte, au renforcement du contrôle de l’État plus qu’à la protection et la préservation écologiques.

Les deux livres expliquent ainsi que l’approche actuelle de la Chine en la matière est fondamentalement défectueuse. Bien que Li et Shapiro semblent convenir que l’« environnementalisme coercitif » peut avoir ses mérites, et est peut-être même nécessaire, dans une certaine mesure, pour lutter contre la crise planétaire qui nous attend, ils insistent sur le fait que, pour être efficaces, les mesures coercitives doivent être mutuellement convenues avec les populations et les acteurs concernés. Elles doivent donc résulter d’un processus de consultation inclusif, transparent, et adapté au contexte local, qui intègre des acteurs indépendants de la société civile et un respect de l’état de droit pour maintenir le pouvoir de l’État sous contrôle.

Li et Shapiro n’identifient qu’un seul cas de succès ténu des efforts de protection de l’environnement en Chine – la restauration du plateau de Lœss sur les rives du fleuve Jaune à la fin des années 1990 et au début des années 2000 –, et concluent que c’est précisément parce que les autorités chinoises ont adopté ici une approche plus souple et consultative que leur politique a réussi. Les auteurs montrent par ailleurs que l’approche trop stricte et imposée par l’État chinois – caractérisée comme une politique à l’emporte-pièce – a conduit à des solutions temporaires à des problèmes tels que celui de la qualité de l’air, mais comme ces solutions sont finalement partielles, avec des résultats inefficaces, elles sont insuffisantes, voire contre-productives sur le long terme.

Sur ces questions, Huang est d’accord : l’efficacité des politiques restera limitée à moins que le gouvernement ne s’engage à moderniser sa boîte à outils, ce qui nécessiterait de profonds changements dans les relations entre l’État et le marché, la structure du pouvoir bureaucratique, et les relations entre l’État et la société. Huang ne peut conclure que la crise environnementale de la Chine marquera la fin de l’emprise du PCC sur le pouvoir – Li et Shapiro non plus – : la capacité de résilience du régime s’est avérée remarquable. Il considère néanmoins que la bataille pour maintenir la légitimité du Parti sera de plus en plus rude au fur et à mesure que la crise environnementale s’approfondira.

En dépit de toutes ces lacunes, la Chine promeut son modèle de gouvernance écologique à l’échelle mondiale. Li et Shapiro détaillent, par exemple, comment le principal projet de politique étrangère de Pékin, la fameuse initiative Ceinture et Route, est désormais présenté comme un vecteur de premier plan du développement « vert » aux caractéristiques chinoises. Ceci, en dépit du rôle central que joue la Chine dans le développement du charbon et de l’hydroélectricité à l’étranger, et de la forme de mondialisation industrielle que défend son projet. L’initiative Ceinture et Route est également connue pour sa nature sino-centrée et l’absence de consultation locale, en dépit du discours officiel sur la « coopération gagnant-gagnant ». Pour l’essentiel, plutôt que d’affronter les faiblesses de son modèle de gouvernance environnementale, la Chine transforme sa formule nationale en politique étrangère : se positionner en tant que référence « verte » (pas toujours méritée) pour renforcer sa légitimité dans la course au leadership mondial. Grâce au déploiement de nouvelles technologies et méthodes, telle l’analyse du big data pour améliorer la surveillance et affiner les outils environnementaux coercitifs, Li et Shapiro établissent également un lien entre la poussée écologiste de la Chine sur la scène mondiale et l’exportation de ses méthodes pour renforcer le contrôle politique.

Huang, quant à lui, souligne un point différent, notant que les efforts de la quête chinoise de leadership mondial reflètent moins une grande ambition stratégique de renverser l’ordre international libéral, que le désir du PCC de préserver sa domination nationale. Dans le même temps, il considère qu’il est difficile d’imaginer que la Chine puisse retrouver sa grandeur d’autrefois si le peuple chinois ne dispose pas d’air pur, d’eau potable et de sols non contaminés. Huang conclut son livre sur une autre considération inquiétante : l’instabilité politique provoquée par la crise écologique pourrait déboucher sur une Chine chancelante et déstabilisée, ce qui pourrait être plus dangereux qu’une Chine affirmative et ascendante.

John Seaman
Chercheur au Centre Asie de l’Ifri

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[CITATION] COVID-19 : géopolitique de l’immunité collective

ven, 11/06/2021 - 10:00

Accédez à l’article de Patrick Allard, disponible intégralement en libre lecture, ici.

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