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Diplomacy & Crisis News

After the Korean War: An Intimate History

Politique étrangère (IFRI) - ven, 07/05/2021 - 09:30

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps 2021 de Politique étrangère (n° 1/2021). Rémy Hémez propose une analyse de l’ouvrage de Heonik Kwon, After the Korean War: An Intimate History (Cambridge University Press, 2020, 332 pages).

La guerre de Corée (1950-1953) fut avant tout une guerre civile. Depuis quelques années, la recherche a régulièrement mis en avant cet état de fait, mais cet essai nous en donne un nouvel éclairage. Heonik Kwon, professeur d’ethnographie au Trinity College de l’université de Cambridge et auteur de livres remarqués sur le conflit vietnamien et la guerre froide, propose en effet, à partir d’un travail historique et d’une « ethnographie intime », une réflexion sur la parenté comme terrain essentiel du politique. Ce que l’auteur décrit, c’est une forme de violence de masse à l’intersection de la sphère privée et de l’État.

Dans un premier temps, Heonik Kwon montre les conséquences de la guerre sur des Coréens n’ayant eu aucun rôle militaire pendant ces trois années de combats. En plus des massacres, beaucoup souffrirent de « blessures sociales » résultant de pratiques préventives ou punitives. L’auteur décrit par exemple le daesal, ou mort par substitution : si un « collaborateur » n’était pas « disponible » pour subir la condamnation, un membre de sa famille devait prendre sa place. Plus loin, l’auteur approfondit cette notion de « culpabilité par association », très présente en Corée du Sud jusque dans les années 1980. Les proches d’un supposé « gauchiste » pouvaient être surveillés et les familles ayant des ancêtres catégorisés sympathisants communistes – une « ligne de sang rouge » – étaient régulièrement victimes de restrictions de leurs droits civiques. Un facteur a contribué à renforcer cette « violence intime » : la nature extrêmement fluctuante du front, les victimes devenant les perpétrateurs, et inversement, au fil de son évolution géographique.

La question des familles séparées est également abordée, et l’auteur met en avant un point important : cette séparation ne résulte pas seulement de mouvements de réfugiés, mais aussi d’actions des deux belligérants pour mettre la population « à l’abri » de l’influence de l’adversaire. Une fois la séparation actée, ces familles se trouvaient dans une position précaire, celle d’un ennemi potentiel en raison de ses liens avec des habitants de l’État ennemi. Pendant des années, cette culpabilité collective a provoqué des crises morales dans de nombreuses familles écartelées entre le désir de se réunir et la crainte de se voir accusées.

Dans la dernière partie de son essai, l’auteur décrypte l’évolution des commémorations en Corée du Sud, ainsi que celle des représentations de la guerre dans les films et les romans, mettant en particulier l’accent sur les changements autour de la notion de fraternité Nord-Sud. Au final, Heonik Kwon offre une lecture indispensable à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire contemporaine de la péninsule coréenne. Son essai est, à ce jour, un des récits les plus humains sur l’héritage durable de la guerre de Corée. Avec des détails historiques captivants et des cadres conceptuels innovants, l’auteur nous ouvre de nouvelles perspectives sur la conflictualité, la réconciliation, l’histoire et la mémoire. Pour lui, ce n’est qu’en respectant « le droit des morts à se souvenir » que nous pourrons vraiment dépasser les séquelles de la guerre froide, et « établir les amitiés et les solidarités nécessaires aujourd’hui ».

Rémy Hémez

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[CITATION] Les États-Unis de Trump et la guerre du Haut-Karabagh

Politique étrangère (IFRI) - mer, 05/05/2021 - 09:30

Accédez à l’article de Julien Zarifian ici.

Retrouvez le sommaire du numéro 1/2021 de Politique étrangère ici.

Muslim Faith-Based Organizations and Social Welfare in Africa

Politique étrangère (IFRI) - lun, 03/05/2021 - 09:30

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps 2021 de Politique étrangère (n° 1/2021). Marc-Antoine Pérouse de Montclos propose une analyse de l’ouvrage dirigé par Holger Weiss, Muslim Faith-Based Organizations and Social Welfare in Africa (Palgrave Macmillan, 2020, 312 pages).

Composé de dix chapitres illustrés par de nombreux cas d’études, ce livre collectif traite de l’institutionnalisation et de la modernisation de la charité islamique en Afrique subsaharienne, notamment sous la forme d’organisations non gouvernementales (ONG). Il se focalise en particulier sur la dîme (zakat) que les musulmans sont censés payer quand leurs revenus dépassent un certain niveau appelé nisab. A priori, les montants en jeu sont assez insignifiants : quelque 200 millions de dollars officiellement collectés chaque année au Soudan, moins de dix au Nigeria. Mais la perception et la redistribution de la dîme islamique révèlent de nombreux enjeux politiques à l’heure où des fondamentalistes appellent à une application plus stricte de la charia en Afrique subsaharienne.

À travers les débats sur l’usage de la zakat et du revenu des fondations pieuses (waqf) transparaissent, en effet, des projets de société beaucoup plus ambitieux. Traditionnellement, la dîme religieuse visait surtout à aider les indigents et les clercs islamiques. Mais certains veulent aujourd’hui lui assigner un rôle d’agence de développement et de sécurité sociale (maslaha) pour l’ensemble de la communauté des croyants (umma), et plus seulement pour les pauvres. La question de la zakat met par ailleurs en évidence la fragilité d’administrations africaines qui, en général, n’ont pas réussi à encadrer ni à centraliser la collecte de l’aumône des musulmans, à la différence par exemple de l’Iran, où les comités de secours (imdad) de l’ayatollah Khomeiny ont joui d’une sorte de monopole d’État en étant les seuls autorisés à installer des boîtes à donations dans les lieux publics à travers tout le pays.

Les gouvernements du Soudan depuis 1986, de Mauritanie depuis 1997, et de certains États du nord de la Fédération nigériane à partir de 2000, sont en l’occurrence les seuls à avoir essayé de prélever la zakat par eux-mêmes. Ailleurs en Afrique subsaharienne, la collecte et la redistribution de la dîme islamique ont été gérées par des ONG ou des fondations établies : en 1980 à Zanzibar et en 2013 dans le reste de la Tanzanie ; en 1981 au Mozambique ; en 1982 à Kano et en 2000 à Lagos au Nigeria ; en 1991 au Malawi ; en 1994 en Afrique du Sud ; en 2009 au Sénégal ; en 2010 en Côte d’Ivoire et au Ghana ; en 2017 au Zimbabwe.

Même dans les républiques islamiques de Mauritanie et du Soudan, l’État n’a en fait jamais réussi à exercer le moindre monopole sur la perception de la zakat, qui a continué à transiter par des réseaux informels au niveau du voisinage et des mosquées. Dans un pays comme le Nigeria, le plus peuplé d’Afrique, ont ainsi coexisté plusieurs systèmes de collecte en parallèle, les uns opérés par les pouvoirs publics, les autres par le secteur associatif, notamment les ONG des salafistes appelés Izala.

En pratique, les expériences d’institutionnalisation de la zakat en Afrique subsaharienne sont donc restées cantonnées à une échelle locale. En dépit des espoirs qu’elles suscitent parfois, elles ne semblent guère en mesure de concurrencer l’aide publique au développement, et de répondre aux besoins – immenses – des nécessiteux. L’ouvrage dirigé par Holger Weiss n’en a pas moins le mérite d’attirer l’attention sur des aspects trop souvent méconnus des enjeux politiques de l’islam.

Marc-Antoine Pérouse de Montclos

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Ce que furent les «<small class="fine"> </small>années de plomb<small class="fine"> </small>» en Italie

Le Monde Diplomatique - ven, 30/04/2021 - 18:51
Ex-dirigeant historique du groupe Pouvoir ouvrier, l'équivalent italien de la Gauche prolétarienne (maoïste), Antonio (dit Toni) Negri est actuellement incarcéré à la maison d'arrêt Rebibbia, à Rome. Décidé à mettre un terme à son « histoire judiciaire » et à celle des militants d'extrême gauche encore (...) / , , , - 1998/08

En France, des archives bien gardées

Le Monde Diplomatique - ven, 30/04/2021 - 16:23
« Responsabilités accablantes » : le 26 mars 2021, après deux ans de travaux, la commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsis, brise un tabou sur l'action de la France dans ce petit pays de l'Afrique des Grands Lacs. Mais des zones d'ombre (...) / , , , , - 2021/05

Radicalization to Terrorism: What Everyone Needs to Know

Politique étrangère (IFRI) - ven, 30/04/2021 - 09:30

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps 2021 de Politique étrangère (n° 1/2021). Nicolas Hénin propose une analyse de l’ouvrage de Sophia Moskalenko et Clark McCauley, Radicalization to Terrorism: What Everyone Needs to Know (Oxford University Press, 2020, 320 pages).

Experts en psychologie sociale de la radicalisation, Sophia Moskalenko et Clark McCauley, déjà auteurs en 2008 d’une modélisation de la radicalisation qui fait référence, signent là un ouvrage très didactique, organisé en parties abordant chacune une question spécifique : « qu’est-ce que la radicalisation ? », « qu’est-ce ce que le terrorisme et comment devient-on terroriste ? », « est-il possible de prévenir la radicalisation menant au terrorisme ? »…

La construction encyclopédique de l’ouvrage facilite une lecture non linéaire, permettant d’aller directement à une question d’intérêt. Elle en fait un vade-mecum très précieux pour des praticiens de première ligne et un large spectre de professionnels confrontés à des thématiques facilement polémiques. Pour autant, les auteurs assument un certain nombre de positions originales, et s’en justifient dans leurs deux premiers chapitres : « Qui sommes-nous pour parler de radicalisation et de terrorisme ? » et « Quelle sorte de biais apportons-nous dans ce livre ? ».

Leur définition de la radicalisation est « le processus selon lequel un individu ou un groupe accepte de façon croissante la violence au nom d’une cause ». Choix fort, là où nombre de définitions de la radicalisation incluent une référence à l’extrémisme, mais pas systématiquement à la violence[1]. Cette évacuation de l’idéologie permet de totalement dé-stigmatiser le terme de radicalisation, dont les auteurs considèrent qu’elle peut prendre des formes positives dès lors que le recours à la violence est justifié par la loi ou la morale. Rappelons qu’à ce jour, la doctrine française repose sur la seule définition de Farhad Khosrokhavar, qui inclut à la fois une référence à la violence et à l’extrémisme. Les auteurs replacent donc ici la radicalisation comme une polarisation, impliquant l’ensemble de la société dans ce que les auteurs désignent comme « politique ju-jitsu ».

Les auteurs reviennent aussi sur l’image, très disputée, du « tapis roulant » (conveyor belt) qui emporterait les personnes aux idées radicales vers des actions radicales (violentes). Ils soutiennent que cette image est fausse et contre-productive, et vont même jusqu’à défendre le rôle que peuvent jouer des organisations radicales pour contrer la radicalisation violente.

On relèvera toutefois quelques faiblesses, notamment sur le terrain des relations internationales. On regrettera ainsi de les voir établir une longue énumération d’interventions militaires occidentales dans des pays musulmans afin de discuter la thèse de leur relation au terrorisme djihadiste, sans prendre en compte les différences de nature, de contexte et de mandats entre ces interventions.

Les auteurs apportent toutefois des éclairages passionnants sur les différences entre radicalisation individuelle et radicalisation de groupe, et se penchent, concernant cette seconde forme, sur les « manipulations identitaires de masse », qui reposent principalement sur deux ressorts : la simplicité cognitive et le pouvoir émotionnel.

Enfin, alors que le livre est largement consacré au terrorisme, notamment djihadiste, il se termine sur des considérations beaucoup plus nationales et politiques. L’élection de Donald Trump est ainsi décrite comme le résultat d’une radicalisation de son électorat.

Nicolas Hénin

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[1]La Chine a officiellement fait savoir en décembre 2020 qu’elle avait éradiqué l’extrême pauvreté (à ce seuil de 1,90 dollar). Cette ambition avait été annoncée depuis des années, pour être atteinte à l’occasion du centième anniversaire du Parti communiste chinois (qui sera célébré en juillet 2021). Les chiffrages sur la pauvreté ont toujours une certaine dimension politique…« Poverty and Shared Prosperity: Taking on Inequality », Banque mondiale, 2016.A. Sen, L’Idée de justice, Paris, Flammarion, 2009.Selon la célèbre courbe de Kuznets (1955) en U inversé qui faisait alors consensus.F. Kiwan, « La société civile au Liban : un levier pour le changement ? », Les Cahiers de l’Orient, vol. 112, no 4, 2013, p. 49-60.Voir la distinction établie par Xavier Crettiez entre radicalisation cognitive et comportementale, la seconde désignant celle qui recourt à la violence.

Résilience partout, résistance nulle part

Le Monde Diplomatique - jeu, 29/04/2021 - 16:13
Jusqu'où aller dans la mise en œuvre de nouvelles contraintes, et comment y aller ? Comment faire pour qu'elles apparaissent justifiées, voire bénéfiques, pour s'assurer de leur acceptabilité sociale ? Le recours aux sciences cognitives permet d'armer dans ce but les politiques publiques et de (...) / , , , , , , - 2021/05

Les enseignants entre combativité, apathie et sirènes managériales

Le Monde Diplomatique - mer, 28/04/2021 - 17:53
Plus syndiqués que la moyenne de la population active, plus enclins à faire grève, les enseignants donnent l'image d'un bastion compact et organisé. Mais cette apparente combativité dissimule la réalité d'une profession gagnée par la démobilisation : la dégradation des conditions de travail, les (...) / , , , , , , , - 2021/05

Mexico secoue la tutelle américaine

Le Monde Diplomatique - mer, 28/04/2021 - 17:53
Le Mexique voit sa souveraineté grignotée de toutes parts. Sur le plan institutionnel, par la corruption. Sur le plan territorial, par les cartels de la drogue. Sur le plan économique, par le libre-échange. Et sur le plan géopolitique, par sa proximité « maudite » avec les États-Unis. Dans ce dernier (...) / , , , , , , , , , , - 2021/05

L'inéluctable déclin du sionisme de gauche

Le Monde Diplomatique - mer, 28/04/2021 - 15:52
Pour la quatrième fois en deux ans, l'opposition au premier ministre israélien Benyamin Netanyahou se retrouve confrontée au même blocage : elle est majoritaire, mais si hétéroclite qu'elle peine à s'accorder. Avec treize sièges sur cent vingt au Parlement, la gauche sioniste, incarnée par l'historique (...) / , , , , , , , , , , , - 2021/05

[CITATION] Qu’attendre de l’ONU aujourd’hui ?

Politique étrangère (IFRI) - mer, 28/04/2021 - 09:35

Accédez à l’article de Jean-Marie Guéhenno ici.

Retrouvez le sommaire du numéro 1/2021 de Politique étrangère ici.

La planète mise à mal

Le Monde Diplomatique - mar, 27/04/2021 - 17:58
La mesure de l'empreinte écologique, qui traduit l'impact de l'homme sur la nature, et notamment la pression sur les ressources naturelles en fonction des besoins, révèle d'importantes disparités selon les pays. De son côté, la poursuite de la déforestation aggraverait les émissions de gaz à effet de (...) / , , , , , , , , , - Environnement - Pollution

De la guerre coloniale au terrorisme d'Etat

Le Monde Diplomatique - mar, 27/04/2021 - 17:58
Alors que se profilait le crépuscule de l'ère coloniale, les gouvernements français successifs choisirent de répondre aux aspirations des peuples par la force des armes. Ce faisant, ils ont laissé toute latitude aux militaires qui, vaincus en Indochine, ont élaboré une doctrine contre-révolutionnaire (...) / , , , , , , , , , , - 2004/11

Le choc «<small class="fine"> </small>Loft Story<small class="fine"> </small>»

Le Monde Diplomatique - mar, 27/04/2021 - 15:29
Jamais, dans l'histoire médiatique de la France, une émission de télévision n'avait autant passionné, fasciné, secoué, agité, troublé, énervé, irrité le pays que le fait, depuis le 26 avril, « Loft Story », diffusée par la chaîne M6, et qui atteint par moments des pointes d'audience de plus de dix millions de (...) / , , , , , - 2001/06

De Jésus à Mahomet

Le Monde Diplomatique - lun, 26/04/2021 - 19:26
L'actualité récente démontre l'urgence d'une relecture des textes saints islamiques par le biais d'une analyse du contexte de la révélation. Peu connue et très peu médiatisée, l'étude du Coran que mènent des chercheurs multidisciplinaires pourrait contribuer à lutter contre le radicalisme religieux. / (...) / , , , , , , , , , , - 2015/12

Géographie électorale de l'extrême droite

Le Monde Diplomatique - lun, 26/04/2021 - 17:26
/ France, Élections, Extrême droite, Inégalités, Géographie - Politique / , , , , - Politique

Les cabotins des ondes

Le Monde Diplomatique - lun, 26/04/2021 - 15:22
Les chaînes d'information continue doivent-elles devenir le salon où des journalistes et essayistes volubiles se relaient continûment pour commenter l'actualité du moment ? Sitôt entendues, sitôt oubliées, ces émissions de « flux » entre vedettes des médias font en tout cas florès en France. Sous (...) / , , , , , - 2006/05

Affaires privées

Politique étrangère (IFRI) - lun, 26/04/2021 - 09:30

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps 2021 de Politique étrangère (n° 1/2021). Julien Nocetti propose une analyse de l’ouvrage de Christophe Masutti, Affaires privées. Aux sources du capitalisme de surveillance (C&F Éditions, 2020, 480 pages).

Christophe Masutti allie le regard de l’historien, l’expérience du praticien et la démarche militante dans cette somme sur la surveillance numérique et la vie privée en ligne : universitaire, hacktiviste et administrateur du réseau Framasoft dédié au logiciel libre, l’auteur s’approprie, autant qu’il déconstruit, le concept de « capitalisme de surveillance ».

Introduit par la Monthly Review en 2014 pour décrire les stratégies d’hégémonie américaine via le numérique et popularisé par Soshanna Zuboff dans The Age of Surveillance Capitalism (2019), il désigne à la fois un modèle d’économie numérique, un état de marchandisation invasive de l’espace en ligne, et une source de connaissances, de profit et de pouvoir convoitée. Pour Soshanna Zuboff, si le capitalisme du XXe siècle reposait sur la production de masse et la montée des revenus de la classe moyenne, le capitalisme du XXIe siècle reposerait sur la surveillance : l’extraction de données personnelles à l’insu des usagers.

Mais là où celle-ci voit un ensemble de pratiques coercitives à l’égard des individus, qui les contraint à vivre dans une économie immorale – avec l’idée toutefois qu’une réforme est possible –, Christophe Masutti envisage un prisme plus global. Ainsi, une « culture de la surveillance » – partagée par tous les acteurs du système international – structurerait nos sociétés et imposerait les technologies numériques comme moyens d’appréhender le monde. En d’autres termes, l’économie numérique s’appuierait essentiellement sur des processus culturels et des choix collectifs qui constituent non des contraintes, mais des propositions de vie. Dans sa dernière partie, l’auteur considère les modèles issus du logiciel libre et des services ouverts comme une résistance à ce capitalisme de surveillance, mais aussi comme une préfiguration de ce que pourrait être une économie de la contribution généralisée.

Pour Masutti, la surveillance est un enjeu organisationnel : les projets de contrôle à grande échelle des populations, exercés au moyen de traitements massifs et automatisés de l’information furent, à l’origine, conçus plus pour créer des schémas de gouvernance profitables que pour devenir des instruments de pouvoir. Les techniques d’acquisition et de gestion de l’information en masse servent, avant tout, à la rationalisation des procédures, à la gestion des services, et à construire des modèles spécifiques de relations, de travail, etc.

Mais la rationalisation a ouvert les portes d’une nouvelle forme de pouvoir, à la fois pour les géants du numérique qui savent exploiter les données, et pour les pouvoirs politiques. Il n’est pas anodin qu’un phénomène comme le nudge, à l’origine propre au marketing et destiné à provoquer une décision du consommateur, soit devenu un outil des campagnes électorales : les phénomènes de rationalisation internes aux entreprises se sont étendus aux institutions et aux processus politiques. Les récentes élections américaines en constituent une parfaite illustration.

Masutti n’élude pas la problématique du « solutionnisme technologique », revenue dans le débat depuis la crise du COVID-19 : le capitalisme de surveillance « transforme la politique lorsque les monopoles technologiques font assimiler aux États une doctrine qui stipule que chaque problème a une solution technique » (qu’ils sont à même de produire). Le succès apparent des « doctrines » montre bien, in fine, la sensibilité des interactions entre États et Big Tech.

Julien Nocetti

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La SDN est morte, vive l'ONU…

Le Monde Diplomatique - dim, 25/04/2021 - 18:28
« La SDN est morte, vive l'ONU ! » C'est par ces mots que le Britannique Lord Cecil, un des plus fervents animateurs de la Société des nations, commenta sa dissolution, en avril 1946. Mais le président de son assemblée, le Norvégien Karl Hambro, avait déclaré : « Nous n'ignorons pas que nous avons (...) / , , - 2003/04

Le courant anticolonialiste a toujours existé en France

Le Monde Diplomatique - dim, 25/04/2021 - 16:28
Il y eut de bonne heure, on le sait, des Français pour attester cet « amour des antipodes » que dénonçait l'Italien Gioberti et donc pour partir, afin de « gagner des choses ou de gagner des âmes », à la découverte de « terres neuves » transmarines, de Nouvelles-Frances canadienne, antarctique ou (...) / , , , , , , - 1961/08

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