Trois jeux, trois manières d’habiter le réel. D’une part, les règles qui opposent l’échiquier au goban et dessinent deux philosophies de l’action, deux rapports au temps, à l’adversaire, à la force, presque symétriques. D’autre part, les règles d’un échiquier de Machiavel – ou Djambi -, jeu de stratégie et de pouvoir oublié. Cette analyse propose une relecture des travaux du spécialiste des cultures stratégiques Pierre Fayard, tout en explorant la pertinence contemporaine du Djambi pour décoder les mutations d’un monde imprévisible.
Presque tout le monde connaît les échecs, les initiés connaissent le go, presque personne ne connaît le Djambi ; voilà une assomption qui nous semble représentative de la popularité de ces trois jeux de stratégie. Mais, il est encore plus probable que le rapport entre ces jeux et des cultures stratégiques soit largement ignoré, ce quel que soit le degré de familiarité du lecteur avec ces jeux[1]. Pourtant, s’asseoir devant un échiquier, ne conduit pas seulement à déplacer des figurines en bois sur des cases noires et blanches, mais aussi à épouser, sans le savoir, toute une manière de penser. Les règles qui paraissent aller de soi sont en réalité les cristallisations d’une vision du monde, en l’occurrence, de celle qui s’est élaborée en Occident au fil des siècles. Passer au jeu de go, poser ses premières pierres sur les intersections d’un goban, c’est basculer dans un autre univers mental. Une autre partie qui commence, une autre philosophie qui se matérialise dans l’espace physique, métaphorique et symbolique. Chaque société développe une manière propre de concevoir l’art d’atteindre ses objectifs, rarement formulée et toujours héritée. Un Français fait spontanément de la stratégie à la française, comme un Japonais à la japonaise, et il faut souvent le détour par une culture étrangère pour prendre conscience de la sienne. Les jeux, précisément, permettent ce détour. Ils sont des condensés, des maquettes voire des mini-mondes où se lisent les principes qui gouvernent nos manières d’agir.
Qui commence, et par où ?Des différences s’observent dès le premier coup d’une partie (cf. Figure 1). Aux échecs, ce sont les blancs qui commencent, c’est-à-dire, métaphoriquement : la lumière. Au go, ce sont les noirs, c’est-à-dire l’obscurité. Cela s’explique car en Chine, le jour commence à minuit, il naît dans la nuit d’où lumière va croitre jusqu’à midi, début de la nuit, quand l’ombre va commencer à croitre (principe du Yin & du Yang). Ainsi, dans la culture chinoise, la stratégie commence par ce que l’on ne voit pas. Si tout le matériel, toute la puissance, est visible au départ sur l’échiquier, le goban est vide au début, les dispositions initiales sont imperceptibles. D’un côté, une pensée de la manifestation et de l’affirmation ; de l’autre, une pensée du potentiel qui mûrit dans l’ombre.
L’échiquier de Machiavel ou Djambi, avec ses quatre camps en lice, échappe à la dualité lumière/ombre, blanc/noir, et ne soutient donc ni l’une, ni l’autre des structures métaphoriques ou des cultures stratégiques. L’autre dualisme auquel le Djambi échappe est le rapport vide/plein, comme aux échecs le matériel est présent et exposé en début de partie, mais chaque pièce éliminée va demeurer sur le plateau. Contrairement aux échecs, qui adoptent une dynamique soustractive, ou au go, qui repose sur un principe additif, le Djambi opère dans un système clos. Au Djambi : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ; l’analogie conceptuelle est celle du principe de conservation des masses du chimiste Lavoisier, ou encore du premier principe de la thermodynamique dit « de conservation ». Cette vision engendre une approche stratégique empreinte de pragmatisme, dans la lignée des réflexions réalistes et naturalistes de Machiavel.
Figure 1 : de gauche à droite les positions de départ sur l’échiquier, le goban et le plateau du Djambi.
Le deuxième coup confirme dans les trois cas ce que le premier laissait présager. Aux échecs, on cherche d’emblée à maîtriser le centre, à y concentrer ses forces pour en exclure l’adversaire. Au go, on commence par les bords, dans une apparente dispersion. Pour un joueur formé à l’école occidentale, ce vide central est une épreuve. L’adversaire s’installe quelque part, et le réflexe est de venir immédiatement le contrer localement. La logique du go est diamétralement opposée avec un contre global et distancé, laissant volontairement le centre ouvert pour de futures opportunités. Ces deux jeux se présentent à nouveau comme radicalement antagonistes quand le Djambi, lui, verra un début de partie consacré des manœuvres de réorganisation, de repositionnement des pièces pour protéger les ressources et créer du potentiel d’action, mais surtout à des discussions entre joueurs pour créer des alliances et co-construire des stratégies. L’orthogonalité du Djambi est radicale : l’enjeu est hors du jeu (plateau). La culture stratégique est ici celle du changement de niveaux logiques (méta-points de vue) et de communication.
Détruire ou construireL’opposition entre échecs et go s’approfondit quand on observe leurs mécaniques de jeu. Aux échecs, on joue par destruction simplificatrice. Gagner consiste souvent à simplifier le potentiel adverse. En capturant littéralement les pièces, enlevées de l’échiquier, on fait le vide autour du roi pour l’atteindre. La partie est une marche vers l’échec et mat, obtenu par soustraction. Cette approche transposée aux relations internationales résulte dans une stratégie qui consiste à affaiblir un adversaire (par des sanctions économiques, des embargos, ou des campagnes de désinformation) visant à l’isoler et à réduire son influence sur la scène mondiale.
Au go, on joue par construction. On pose des pierres, on tisse des relations, on encercle des territoires. Ces territoires sont faits d’intersections vides, et ce vide est fertile. Cette approche stratégique se remarque dans la politique chinoise en Afrique. Plutôt que de chercher à dominer par la force ou la confrontation directe, la Chine investit massivement dans les infrastructures, établit des partenariats économiques et développe des relations diplomatiques solides avec de nombreux pays africains. En construisant des routes, des chemins de fer et des ports, la Chine crée des réseaux d’influence et de coopération qui lui permettent de sécuriser des ressources stratégiques tout en renforçant sa présence sur le continent. Cette stratégie de tissage de relations et d’encerclement de territoires économiques et politiques reflète la philosophie du go, où la patience et la construction progressive mènent à une domination subtile mais efficace. Pierre Fayard (2000) décrit le go comme reflétant la culture stratégique d’une société rurale où la richesse réside dans le soin et la préservation des terres. Cependant, la stratégie chinoise en Afrique, même si elle adopte l’apparence subtile et non confrontationnelle du go, poursuit néanmoins une logique de captation des ressources, cherchant à maximiser l’influence et le contrôle par des moyens économiques plutôt que militaires.
Le Djambi, quant à lui, propose une dynamique hybride. Au Djambi, dans certaines conditions, un joueur peut récupérer les pions d’un adversaire vaincu, ainsi il n’est pas forcément pertinent d’éliminer trop de matériel adverse. De surcroit, les pièces « tuées » ne sont pas enlevées du plateau. Au contraire, les « cadavres » vont constituer des obstacles, métaphoriquement les traces mémorielles et par analogie les ruines des champs de bataille, avec lesquels il faut continuellement composer. Cette mécanique reflète une réalité stratégique contemporaine : les conflits, loin de clarifier le champ d’action, le saturent de résidus matériels et symboliques. Bombardements massifs, destructions d’infrastructures, déplacements forcés de populations : autant de phénomènes qui réorganisent durablement les espaces stratégiques et les options politiques. La violence, dans ce contexte, ne se limite pas à l’élimination des adversaires. Elle produit des résidus qui encombrent les espaces de décision et compliquent les stratégies futures. Ces résidus incluent non seulement des destructions matérielles (bâtiments en ruines, infrastructures détruites), mais aussi des séquelles immatérielles, telles que les traumatismes psychologiques, les humiliations collectives et les stigmates sociaux. À Gaza, les destructions massives et les restrictions de mobilité ne sont pas de simples actes de guerre : elles instaurent une précarité constante, transformant la vie quotidienne en outil de contrôle et de domination.
Cette mécanique du « cadavre qui reste sur le plateau » trouve un écho théorique dans la notion de nécropolitique développée par le philosophe Achille Mbembe. Dans son essai fondateur de 2003, il définit la souveraineté contemporaine non plus seulement comme le pouvoir de faire vivre, mais comme « le pouvoir et la capacité de dire qui pourra vivre et qui doit mourir ». La nécropolitique désigne ainsi la manière dont certains régimes de pouvoir organisent la mort ou son exposition, comme instrument de gouvernement. Ce n’est pas la destruction totale qui est recherchée, mais la production d’un état intermédiaire : des populations maintenues dans ce qu’Achille Mbembe appelle des « mondes de mort » (death-worlds), ni tout à fait vivantes, ni tout à fait mortes, soumises à une précarité permanente qui les rend gouvernables. Le plateau du Djambi illustre précisément cette logique : les pièces « tuées » ne disparaissent pas, elles demeurent, encombrent, contraignent. De même, à Gaza, les destructions d’infrastructures ne visent pas seulement à neutraliser une capacité militaire ; elles fabriquent un espace où la vie ordinaire devient impossible, où chaque déplacement, chaque geste quotidien, est soumis à une permission ou à une interdiction. Achille Mbembe avait d’ailleurs pris la Palestine occupée comme cas paradigmatique de sa réflexion, y voyant la matérialisation d’une souveraineté exercée par la fragmentation territoriale, le contrôle des mobilités et la gestion différentielle de la mort. Ce que le Djambi rend visible sur le plateau, la nécropolitique le rend visible dans l’espace géopolitique : la violence n’efface pas, elle sédimente.
La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine offre une autre illustration de la logique nécropolitique. Les frappes répétées sur les infrastructures énergétiques ukrainiennes ne visent pas uniquement à affaiblir la capacité de résistance militaire. Elles organisent une dégradation des conditions de vie, exposant des millions de civils à des hivers sans chauffage, à des déplacements forcés, à une précarité qui s’installe dans la durée. Les populations ne sont pas éliminées, mais leur existence est rendue si précaire qu’elles perdent toute capacité d’agir librement. Sur le plateau du Djambi, comme dans ces conflits, les cadavres s’accumulent et reconfigurent durablement les options stratégiques des joueurs. On pourrait convoquer une nouvelle métaphore physique, avec le deuxième principe de la thermodynamique, dit d’entropie, qui établit l’irréversibilité des phénomènes physiques et l’augmentation de l’entropie. Observer ces trois jeux dévoile ainsi des stratégies mais aussi des visions du monde différentes : annihiler pour triompher, construire pour prospérer ou cohabiter avec le chaos pour s’imposer.
Figure 2 : de gauche à droite, des positions de fin de partie aux échecs (moins de pièces), au go (plus de pierres) et au Djambi (même nombre d’agents).
Le rapport à la construction, la destruction ou la transformation renvoie à la notion de valeur. Aux échecs, chaque pièce a sa valeur propre. La reine vaut davantage qu’un fou, un fou davantage qu’un pion. La hiérarchie est inscrite dans les pièces elles-mêmes et cela n’est ni subjectif, ni poétique : les valeurs sont quantifiées[2]. La valeur des pièces n’est que très peu contingente[3], elle est considérée stable au cours du jeu. Au go, toutes les pierres sont égales. Ce qui fait leur force, ce ne sont pas leurs propriétés intrinsèques mais la manière dont elles sont disposées et connectées. La force est relationnelle, jamais essentielle. On n’est pas fort parce qu’on est fort, on est fort parce que la situation nous rend fort. Le Djambi échappe encore à cette distinction, les pièces ne sont pas égales (ni en apparence, ni en puissance) cependant leur valeur varie au gré du contexte et des pièces inutiles et fragiles au début du jeu gagnent en puissance et en utilité a mesure la partie avance et inversement pour d’autres[4]. Ainsi, le Djambi met en évidence un rapport dynamique et contingent à la valeur, elle est fluide et dépendante des événements[5].
Contre l’autre, avec l’autreAux échecs, on joue contre l’adversaire. Ses pièces sont à éliminer, son roi à abattre. Au go, on joue avec l’adversaire. Cela ne signifie pas que l’on renonce à gagner, bien au contraire. Mais on ne l’empêche pas de se constituer des territoires, on peut même l’y inciter, pourvu que cette constitution lui coûte énormément de pierres et le concentre localement, libérant d’autant le champ global. L’autre n’est pas un obstacle à détruire, il est un potentiel à utiliser. En suivant Sun Tzu, on reconnaît que ce n’est pas parce que l’autre est un ennemi qu’il ne peut pas me servir. Encore faut-il comprendre comment il fonctionne, ce qui le motive, ce qui le fait bouger. D’où le primat accordé, dans la tradition chinoise, à la connaissance sur les moyens, à l’information, au renseignement.
Le Djambi, lui, dépasse cette opposition entre duel et cohabitation. Il repose sur une logique d’alliance et de trahison, où l’autre peut être simultanément allié, rival, tremplin ou obstacle. Cette complexité stratégique reflète les dynamiques contemporaines des relations internationales, où les acteurs doivent jongler entre coopération et compétition. Les signaux envoyés par les États, qu’il s’agisse d’alliances ou de menaces, sont souvent ambigus et nécessitent une interprétation constante, comme dans les manœuvres du Djambi.
La crise en mer Rouge depuis la fin de l’année 2023 offre une illustration saisissante de cette logique d’alliance instable et de trahison potentielle. Les attaques des Houthis yéménites contre des navires commerciaux dans le détroit de Bab-el-Mandeb ont contraint des dizaines de compagnies maritimes à contourner l’Afrique, allongeant les trajets de plusieurs semaines et renchérissant considérablement les coûts logistiques mondiaux. Dans cette configuration, les Houthis ne jouent pas contre un adversaire unique mais simultanément avec et contre plusieurs acteurs. L’Iran qui les soutient, les États-Unis qui les bombardent, les États du Golfe qui les surveillent, les puissances commerciales mondiales qui subissent les perturbations. Aucun de ces acteurs n’est un ennemi pur ni un allié fiable ; chacun est, selon le moment et l’enjeu, un partenaire de circonstance ou un obstacle à contourner. C’est précisément la logique du Djambi : sur un plateau à quatre camps, l’alliance du moment peut devenir la trahison future, et la neutralité calculée peut valoir mieux que l’engagement franc. La mer Rouge illustre aussi comment un acteur faible peut saturer l’espace stratégique d’un acteur fort, non pas en le détruisant, mais en rendant son terrain d’action plus coûteux et plus incertain, ce que la mécanique des « cadavres » du Djambi traduit avec une précision remarquable.
Dans un registre différent, les relations entre les États-Unis et la Chine autour de Taïwan et de l’Indo-Pacifique incarnent l’opposition entre la logique des échecs et celle du go. Washington tend à raisonner en termes d’alliances formelles, de lignes rouges et de dissuasion directe – une pensée de l’affirmation et de la confrontation frontale, héritée de la culture stratégique occidentale. Pékin, de son côté, avance par encerclements progressifs : construction d’îles artificielles, développement de la Route de la Soie, investissements dans les ports et les infrastructures de pays tiers. Ce n’est pas le centre que la Chine cherche à contrôler en premier, mais les bords, exactement comme au go. La tension entre ces deux cultures stratégiques, l’une cherchant la décision rapide et l’autre le potentiel qui mûrit dans l’ombre, constitue l’un des ressorts profonds de la compétition sino-américaine.
Le guerrier, le sage… et le diplomateLe sinologue François Jullien (2016) propose deux figures archétypales pour illustrer les orientations stratégiques matérialisées respectivement par les jeux d’échecs et de go. Celle du guerrier pour le joueur d’échecs : armé, engagé dans la bataille, il se tient face à la situation qu’il entend transformer. Il a un plan, il l’applique, il réduit les obstacles. Il maîtrise le monde, il calcule, il optimise. Ce qui compte, c’est l’énergie, la volonté. Pierre Fayard y retrouve la trame narrative hollywoodienne du héros qui triomphe à force de volonté dans un monde où le bien et le mal sont clairement distribués ; et plus profondément, l’héritage monothéiste qui sépare le créateur de sa création, le stratège de son terrain, la fin de ses moyens. Pour le go, c’est la figure du sage qui est proposée. Il ne se différencie pas du milieu dans lequel il agit, il en fait partie. Il est invisible parce qu’il est à l’intérieur. Il n’a pas de plan à imposer, il a une intention. Il cherche à comprendre, à se fondre, à identifier les forces actives et les mouvements qu’il pourrait utiliser. Sa volonté disparaît dans le processus. Comme dans l’aïkido, il ne donne pas de point d’appui à l’adversaire, qui ne sait donc pas contre quoi s’opposer. Il progresse, par petites touches, de l’invisible à l’inexorable. Nous proposons d’associer au joueur de Djambi la figure archétypale du diplomate. Dans un monde fluctuant, il alterne entre la figure du renard et du lion[6]. Il est ambivalent, cultive la virtù et la métisse, autrement dit l’intelligence situationnelle. Il sait vociférer et montrer la force mais aussi rassurer et offrir. On doute tout le temps de sa parole, mais il est impossible de s’en affranchir. Il sait que la politique a sa morale propre et que, comme l’écrit Machiavel, « une guerre est juste quand elle est nécessaire ».
La figure du diplomate Machiavel prend une dimension supplémentaire lorsqu’on la lit à travers le prisme de la nécropolitique. Le diplomate ne se contente pas de négocier la paix ou la guerre : il gère aussi, délibérément, la distribution de la mort et de la vie. Achille Mbembe rappelle que la souveraineté moderne ne s’exerce pas seulement par la force brute, mais par la capacité à décider qui sera protégé et qui sera exposé, qui bénéficiera de garanties juridiques et qui sera laissé dans un état d’exception permanent. Le diplomate du Djambi incarne cette ambivalence : il peut, selon les circonstances, offrir une alliance salvatrice ou retirer sa protection, laissant un allié d’hier à la merci des autres joueurs (Larouzée & Guittet, 2026). Cette logique se retrouve dans les pratiques diplomatiques contemporaines les plus âpres. Lorsque des États puissants conditionnent leur aide humanitaire ou militaire à des concessions politiques, lorsqu’ils utilisent l’accès aux médicaments, à la nourriture ou aux infrastructures comme levier de négociation, ils exercent précisément ce pouvoir nécropolitique que Achille Mbembe décrit : non pas tuer directement, mais décider qui aura les moyens de survivre. La figure du diplomate Machiavel, dans le Djambi comme dans la réalité internationale, est ainsi indissociable de cette gestion stratégique de la vie et de la mort.
Une leçon pour notre temps ?Pourquoi ce détour par deux jeux antiques et leur comparaison avec un jeu confidentiel et largement oublié ? Parce que le monde dans lequel nous vivons semble résister de plus en plus à des approches manichéennes ou réductrices. Il est interdépendant, une crise localisée entraîne des répercussions mondiales. Il est changeant, les technologies et les usages se transforment à une vitesse record dans l’histoire de notre espèce. Dans les termes d’Olivier Hamant (2023)le monde est devenu fluctuant (dynamique et incertain).D’autant plus incertain, comme le soulignent Bertrand Badré et Saurabh Mishra que « les infrastructures, de plus en plus guidées par des systèmes algorithmiques, tendent à rendre certains futurs inévitables tout en rendant d’autres impossibles à envisager ». Ils poursuivent leur argument ainsi « ce phénomène illustre un danger majeur des dynamiques contemporaines : la perte progressive de la capacité des sociétés à choisir entre des voies concurrentes. Ce nouvel ordre mondial est en train d’être solidifié dans le béton et codé dans le silicium ». La nécropolitique d’Achille Mbembe offre un dernier éclairage. Dans un monde où les conflits ne se terminent plus par des victoires nettes mais par des états de saturation, la question stratégique fondamentale n’est plus « comment gagner ? » mais « comment gouverner les résidus de la violence ? ». Les sociétés qui savent gérer les traumatismes collectifs, les ruines matérielles, les mémoires conflictuelles et les populations déplacées sont celles qui conservent une capacité d’action à long terme. Celles qui cherchent à les nier ou à les effacer par une nouvelle vague de violence s’enfoncent dans une spirale entropique dont le Djambi, avec son plateau qui ne se nettoie jamais, offre la métaphore la plus juste.
Pour Sun Tzu, dans L’Art de la guerre, les armes sont des instruments de mauvais augure dont il ne faut se servir qu’en dernier recours, si tous les autres moyens ont échoué. Toujours en suivant sa pensée, il y a trois grandes voies stratégiques : la ruse, la diplomatie et les armes. On retrouve l’essence de ces trois registres dans le go, le Djambi et les échecs. Ces orientations sont complémentaires, l’enjeu n’est pas de choisir son camp, mais d’élargir son répertoire. Car la culture stratégique, pour reprendre la belle formule de Pierre Fayard, est comme l’agriculture : elle se cultive, s’inspire, s’améliore.
[1] Les origines historiques et les règles des échecs, du go et du djambi sont aisément consultables en ligne, par exemple sur Wikipedia : échecs ; go ; djambi.
[2] La reine vaut 9 points, la tour 5, cavaliers et fou 3, le pion n’en vaut qu’1. Le roi, dont la perte signe la fin de la partie n’a pas de valeur : elle est inestimable.
[3] À bon niveau, on note que dans des positions ouvertes le fou a plus de valeur que le cavalier qui lui s’illustre dans des positions fermées.
[4] Le nécromobile gagne en intérêt à mesure que la partie avance, le diplomate tend, lui, à en perdre.
[5] Comme l’est un Prince de la qualità dei tempi selon Machivael.
[6] Nicolas Machiavel, « Comment les princes doivent tenir leur parole », Chapitre 18 dans Le Prince (1532) : pp.74-77.
BibliographiePierre Fayard, La maîtrise de l’interaction, L’information et la communication dans la stratégie (Paris : Zéro Heure Éditions, 2000).
Olivier Hamant, Antidote au culte de la performance : la robustesse du vivant (Paris : Gallimard, 2023) : pp. 1-63.
François Jullien, La propension des choses. Pour une histoire de l’efficacité en Chine, (Paris : Éditions du Seuil, coll. « Points Essais », 2016).
Justin Larouzée et Emmanuel-Pierre Guittet, « Gestion de crise, prise de décision et engagement : réflexions croisées sur l’utilisation du Djambi comme dispositif ludopédagogique », Revue (In) Disciplines 5, (2026).
Nicolas Machiavel, Le Prince, Traduction par Jean Vincent Périès. Dans Œuvres politiques de Machiavel. Texte établi par Ch. Louandre (Paris : Charpentier, 1855. Première édition, 1532).
Achille Mbembe, « Necropolitics », Public Culture 15, no 1 (2003) : p. 11–40.
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La liberté de la presse n’a jamais été aussi menacée. Selon le classement annuel publié par Reporters sans frontières (RSF), plus de la moitié des pays du monde se trouvent aujourd’hui dans une situation jugée « difficile » ou « très grave » en matière de liberté de la presse. La montée des régimes autoritaires, la multiplication des conflits armés et les difficultés économiques des médias contribuent à fragiliser les métiers du journalisme. Dans de nombreux États, les autorités renforcent leur contrôle sur l’information en adoptant des législations restrictives envers la presse, en réduisant leurs financements, en exerçant des pressions sur les rédactions ou encore en limitant le pluralisme de l’information. Plus encore, dans certains pays, des journalistes sont emprisonnés ou tués en raison de leur travail. Néanmoins, ce recul ne concerne plus seulement les régimes autoritaires : plusieurs démocraties, à l’image des États-Unis, connaissent-elles aussi une dégradation du paysage médiatique. Face à ces évolutions, la population développe une défiance grandissante à leur égard. Par ailleurs, dans les zones de guerre, le fait de porter la mention « Presse » ne protège plus les reporters, qui deviennent eux-mêmes des cibles d’attaques, comme en témoignent les guerres en Ukraine et à Gaza.
Comment expliquer le recul de la liberté de la presse à l’échelle mondiale ? Pourquoi les démocraties sont-elles elles aussi confrontées à une dégradation de la liberté d’expression ? Comment comprendre la défiance croissante d’une partie de la population envers les médias ? Pourquoi les journalistes sont-ils devenus des cibles lors des conflits ? Comment distinguer une information journalistique de la propagande ou de la désinformation dans un environnement médiatique profondément bouleversé ?
Autant d’enjeux abordés avec Thibaut Bruttin, directeur général de Reporters sans frontières (RSF).
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A proposal to revise EU Directive 2009-81 on the defence and security market is currently being prepared. What are the ongoing debates on the future of the EU defence procurement regime? Simplification of procurement rules, European preference, incentives to develop joint procurement, establishment of a single defence market are the topics that were discussed during a round table that ARES Group organised during the Eurosatory exhibition, a panel dedicated to the defence internal market. Find enclosed the main exchange of this debate between European commission and representatives of the defence industry.
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Deux nouvelles élections présidentielles, en Colombie et au Pérou, confirment l’essor des droites radicales en Amérique latine.
Dimanche 21 juin 2026,Abelardo de la Espriella (Défenseurs de la patrie) est devenu le 44e président de la Colombie au terme d’une élection marquée par deux records : un taux de participation de 63 % des électeurs, le plus élevé lors d’un scrutin présidentiel depuis 1998, et l’étroitesse de l’écart final ayant départagé les deux candidats du second tour. En effet, une différence de moins de 1 % des voix (un peu plus de 251 000 suffrages sur plus de 26 millions de votes au total) a permis à l’avocat de 47 ans, novice en politique, de l’emporter sur son concurrent Iván Cepeda. Ce dernier était le candidat du Pacte historique, le parti de centre-gauche au pouvoir depuis 2022 sous la présidence de Gustavo Petro.
Au Pérou, Keiko Fujimori, fille de l’autocrate Alberto Fujimori (1990-2000), a vu sa victoire confirmée par les autorités électorales le 29 juin, après trois semaines de vérification des résultats du second tour de l’élection présidentielle, organisé le 7 juin. Elle affrontait le candidat de gauche Roberto Sanchez, héritier politique de l’ancien président Pedro Castillo (2021-2022), destitué par le Congrès puis condamné, le 27 novembre 2025, à onze ans de prison pour « conspiration en vue d’une rébellion » après avoir dissous le Congrès – alors dominé par le parti Force populaire de KeikoFujimori – en décembre 2022. Après trois tentatives infructueuses (2011, 2016, 2021), dans un pays qui a connu huit présidences depuis 2016, Keiko Fujimori a remporté le scrutin avec 50,13 % des voix (9 223 396 suffrages) contre 49,86 % (9 173 755) pour son rival. Tandis que le vote est obligatoire au Pérou (contrairement à la Colombie), moins de 50 000 voix sur plus de 18 millions de suffrages séparent les deux adversaires, soit un écart final de 0,13 % entre eux.
Si la trajectoire personnelle des deux vainqueurs de droite et leur positionnement au sein du système politique local diffèrent, leurs orientations générales convergent.
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L’issue de la guerre israélo-américaine contre l’Iran révèle une évolution profonde des rapports de puissance, centrée sur la capacité industrielle et un nouveau cadre d’innovation. La supériorité dépend moins des systèmes les plus avancés et du PIB que de l’organisation industrielle. Celle-ci doit suivre une logique modulaire. Il s’agit de concevoir, moderniser et produire en intégrant rapidement des composants d’origines diverses, et de remplacer sa production à un rythme soutenu, au profit d’une stratégie dissuasive.
Au-delà du fiasco stratégique américain, ce n’est pas tant la prouesse militaro-industrielle de l’Iran qui interpelle, malgré l’état de son économie, que la difficulté des États-Unis à embrasser cette nouvelle donne industrielle mondiale. Les économies occidentales peinent à transformer leur base scientifique historique en capacité productive. Les pénuries chroniques d’armement n’en sont qu’un aspect révélateur. La concentration des ressources, dans le cadre de bulles financières comme celle de l’IA ou dans l’immobilier, y contribue, avec la relégation de compétences clés. Malgré la crise éducative, la génération Z serait capable, contre les clichés, d’engager un redressement rapide. L’analyse de Rémi Bourgeot, économiste et ingénieur, chercheur associé à l’IRIS, auteur du site géoéconomique epistelem.org.
Capacité industrielle et densité d’ingénieursLes pays émergents, dans leur diversité, reposent de plus en plus sur les compétences classiques d’ingénieurs et de techniciens, polyvalents et formés en grand nombre. De nombreux pays, à l’instar de la Chine, poursuivent une montée en puissance industrielle sur cette base, qui se reflète dans les politiques économiques. Cette évolution se traduit sur le plan militaire, autant en Iran que sur le front russo-ukrainien.
Ces conflits récents montrent une inflexion cruciale. Les drones de types très divers, les missiles balistiques, et les systèmes de guerre électronique modifient l’économie de la guerre. La capacité à produire une grande quantité de dispositifs relativement simples devient plus déterminante que la possession d’un nombre limité de systèmes extrêmement sophistiqués.
L’intérêt des drones Chahed iraniens réside moins dans une rupture technologique que dans leur architecture industrielle. Les choix de conception privilégient des composants disponibles, une électronique standardisée, une fabrication simple, des coûts réduits et une adaptation permanente aux contraintes opérationnelles. Les missiles balistiques répondent à la même logique d’amélioration incrémentale. Cette approche évoque celle qui a émergé dans le conflit russo-ukrainien. Les innovations ne proviennent pas uniquement des bureaux d’études, mais aussi des chaînes de production, du terrain et de la capacité à modifier rapidement un système. Ce défi force déjà les États-Unis à tenter une nouvelle approche de production de drones et missiles, massive et moins onéreuse.
Derrière la fantaisie d’un remplacement des ingénieurs et informaticiens par l’IA, cette évolution place les compétences des jeunes générations au centre de la course. L’innovation repose sur un nombre très important d’ingénieurs, de techniciens et de geeks en tous genres, capables de résoudre des problèmes nouveaux. Les pays émergents, notamment la Chine, mais aussi la Russie et l’Iran, forment aujourd’hui proportionnellement davantage de profils scientifiques que la plupart des pays occidentaux. Alors que l’attention reste concentrée sur les entreprises les plus (sur)valorisées, la différence se joue davantage dans la profondeur du tissu technique.
Cela influence également les processus de décision. Lorsqu’une organisation est largement composée d’individus dotés d’une compréhension scientifique, les arbitrages reposent plus naturellement sur les réalités technologiques que sur le politico-administratif. C’est le paradoxe de la montée en puissance de pays centralisés, mais efficaces, comme ce fut le cas de la France sous l’ère gaullienne.
L’Iran présente de nombreuses faiblesses structurelles. Avant même leur l’accroissement de leur poids pendant la guerre, les Gardiens de la révolution exerçaient une influence économique considérable, avec une captation des ressources et, naturellement, une focalisation militaire, souvent au détriment du développement civil. En revanche, son industrie militaire est adaptée aux exigences d’une économie de guerre où la planification industrielle, la décentralisation d’une partie des capacités de production et la résilience des organisations constituent des priorités.
La modularité redéfinit la souveraineté industrielleL’organisation des chaînes de valeur a évolué. Les systèmes reposent sur des architectures de plus en plus modulaires, composées de sous-ensembles électroniques, de logiciels embarqués, de capteurs, de batteries ou de composants radiofréquences qui circulent au sein de chaînes d’approvisionnement internationales. Dans plusieurs de ces segments, l’industrie chinoise occupe désormais une position centrale, abaissant les barrières d’entrée pour de très nombreux pays. Développer un système suppose moins qu’auparavant de maîtriser l’ensemble des procédés industriels nécessaires dès le départ. L’avantage réside souvent dans la capacité à intégrer des composants, à organiser une production capable d’évoluer au rythme des besoins et de poursuivre une stratégie de substitution à des fins d’autonomie.
L’Iran a largement construit son appareil industriel militaire sur cette logique. L’intégration aux chaînes d’approvisionnement chinoises lui a permis d’accéder à une électronique abondante et peu coûteuse, tandis que la modularité des systèmes facilite leur amélioration continue. Les sanctions ont forcé cette capacité d’adaptation à modifier une architecture ou à développer localement certains composants.
Cette ouverture ne réduit pas l’importance de la souveraineté industrielle. Au contraire, la compétition porte désormais sur la maîtrise des dépendances critiques. Il s’agit d’identifier les maillons dont la perte suffirait à interrompre sa capacité de production et concentrer ses efforts sur ceux-ci. La résilience industrielle repose moins sur une autonomie absolue que sur la capacité à continuer de produire malgré les sanctions, les ruptures logistiques ou les destructions d’infrastructures. De plus, la notion de guerre économique développée par les États-Unis est désormais reprise en miroir autant par l’Iran, avec le détroit d’Ormuz, que la Chine, avec les terres rares.
L’avance industrielle chinoise résulte d’une intégration progressive de chaînes de valeur. Les batteries, l’automobile électrique, l’électronique, les terres rares, ou la robotique illustrent cette stratégie. Les restrictions américaines sur les semi-conducteurs illustrent la dynamique. Elles ralentissent temporairement certains développements chinois, mais elles créent également une forte incitation à investir dans des capacités nationales autour de Huawei.
La montée en puissance de l’industrie de défense turque est un autre exemple de cette tendance de développement industriel, en premier lieu dans les drones, où elle s’est positionnée tôt, mais aussi dans les véhicules blindés, armes et munitions, jusqu’à susciter de l’intérêt pour son programme d’avion de chasse. Alors qu’il est resté cantonné à un statut de sous-traitant dans l’automobile, le pays développe désormais ses exportations militaires vers l’UE, répondant aux importants besoins après des décennies de désinvestissement.
Affaiblissement de la culture productive occidentale et potentiel de la « Gen Z »Les États-Unis conservent des atouts exceptionnels, avec leur appareil universitaire ou encore leur indépendance énergétique. Pour autant, une part croissante du capital est orientée vers des activités dont la valorisation dépend principalement de marchés financiers hypertrophiés. Les investissements passifs, les grands indices boursiers et l’abondance de liquidités créent des mécanismes auto-entretenus, où les entreprises les mieux valorisées captent les nouveaux flux.
Le potentiel technologique de l’IA est incontestable. Pourtant, une partie importante des investissements reste concentrée sur des usages destinés au grand public, à la perspective de revenus publicitaires ou à la croissance des plateformes numériques. Les applications susceptibles de transformer durablement l’appareil productif, dont la robotique, occupent encore une place secondaire.
Ces failles influencent également l’allocation des compétences. Les États-Unis continuent d’attirer certains des meilleurs ingénieurs. Cependant, les jeux de connivence l’emportent souvent comme on le voit même dans l’industrie nucléaire civile, avec les « nuclear bros », ces entrepreneurs dont les connaissances en physique nucléaire ne sont souvent pas beaucoup plus poussées que celles des deux négociateurs en chef diplomatiques.
La situation européenne apparaît plus préoccupante. Malgré la persistance de filières scientifiques de pointe, les arbitrages stratégiques relèvent de plus en plus d’une logique administrative ou politique. Le programme Système de combat aérien du futur (SCAF) en est un exemple, avec ses failles indépassables, visibles dès son lancement politique. Les « Chips Acts » font l’impasse sur des chaînes de valeur associant électronique, matériaux, équipements industriels, logiciels et débouchés manufacturiers. On traite un aspect sans vision intégrée ni connaissance scientifique suffisante. Les analyses s’organisent souvent autour d’un appel à un bond en avant dans la construction européenne, de préférence de nature financière, à l’instar du rapport Draghi, davantage que sur la prospective technologique. Les déconvenues dans des secteurs clés comme les batteries, avec la faillite de Northvolt, invitent désormais une approche plus progressive de substitution.
Comme le montrent divers pays émergents, le redressement reste possible. Jamais une génération n’a eu un accès aussi large aux connaissances scientifiques et culturelles, aux communautés ouvertes ou aux contenus de formation voire de rattrapage. Malgré la crise éducative, une grande partie de la « génération Z » développe aujourd’hui, souvent en dehors des institutions, une culture technique qui la familiarise avec la conception de systèmes complexes.
Une économie ne retrouve pas sa dynamique industrielle par l’accumulation d’initiatives politiques de dépense à vue, mais en redonnant un pouvoir de décision à ceux qui comprennent les technologies, maîtrisent les chaînes de production et savent transformer une innovation en capacité productive. C’est sur ce terrain, beaucoup plus que sur celui des seules dépenses, notamment militaires, que se joue la hiérarchie des puissances mondiales et de la prospérité.
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Chaque mardi, Pascal reçoit un membre de l’équipe de recherche de l’IRIS pour décrypter un fait d’actualité internationale. Aujourd’hui, échange avec Jean-Paul Ghoneim, chercheur associé à l’IRIS, autour des enjeux pour les pays du Golfe dans le contexte des négociations autour de l’Iran après le protocole d’accord permettant un cessez-le-feu dans la région.
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L’actualité stratégique de l’Indo-Pacifique vient de connaître deux épisodes marquants et d’apparence relativement contradictoire. Le premier se réfère à une réunion des quatre ministres des Affaires étrangères membres du Dialogue quadripartite sur la sécurité ou QUAD (à savoir l’Inde, le Japon, l’Australie et les États-Unis) à New Delhi le 29 mai 2026. Le deuxième tient au changement de nom du commandement américain pour l’Indo-Pacifique (USINDOPACOM), redevenu Commandement américain pour le Pacifique (USPACOM) le 16 juin 2026. Un pivot américain vers le Pacifique qui interroge alors que le QUAD semble prendre un nouvel élan.
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À titre exceptionnel, l’IRIS a décidé de publier cet article collectif. Indépendamment du degré d’accord ou de désaccord avec ce texte émanant de personnes membres d’une structure organisée autour d’objectifs précis, nous considérons qu’il constitue une utile contribution aux nécessaires débats sur les enjeux et les défis de l’édification d’une défense européenne.
À télécharger RésuméL’instabilité croissante du système international, les conflits en cours dans les voisinages oriental et méridional de l’Europe et l’incertitude grandissante quant aux priorités stratégiques des États-Unis ont intensifié le débat sur les responsabilités de l’Europe en matière de défense.
Bien que l’Union européenne soit une puissance économique et régulatrice majeure, elle reste militairement dépendante de garanties de sécurité extérieures. Pour devenir un acteur stratégique plus autonome, l’Europe doit développer des capacités militaires plus solides, renforcer sa base industrielle de défense et améliorer la coordination des politiques entre ses États membres.
Les traités de l’UE prévoient déjà des mécanismes qui pourraient à terme mener à une défense commune, mais la règle de l’unanimité rend les progrès lents et politiquement difficiles. Par conséquent, certains États pourraient rechercher des accords flexibles ou développer des initiatives intergouvernementales pour faire progresser l’intégration de la défense et y inclure des pays partageant les mêmes idées, tels que le Royaume-Uni, la Norvège, l’Ukraine et la Turquie. Parallèlement, le développement d’un pilier européen au sein de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) représente un effort complémentaire visant à rééquilibrer les responsabilités au sein de l’Alliance. Finalement, une coordination étroite entre l’UE et l’OTAN restera essentielle pour éviter les doublons, maximiser les synergies et assurer la sécurité à long terme de l’Europe.
L’ambiguïté de la dissuasion nucléaire américaine en Europe suscite des doutes quant à ses engagements futurs ; les forces françaises et britanniques offrent une dissuasion alternative limitée, mais potentiellement dévastatrice contre la Russie, et leur rôle dans la dissuasion et la défense européennes devrait s’accroître.
L’évolution de la dynamique transatlantique exige que les nations européennes assument la responsabilité principale de la défense continentale. S’en remettre au parapluie de sécurité américain offre une stabilité temporaire, mais engendre des risques stratégiques à long terme. Alors que 60 % du public et du Congrès américain soutiennent pleinement l’OTAN, il existe une demande croissante et légitime pour un partage plus équitable de la charge. Pour garantir sa stabilité à long terme, l’Europe doit passer du statut d’allié dépendant à celui de fournisseur de sécurité autonome.
Pour y parvenir, l’Europe doit résolument bâtir les capacités et les structures nécessaires pour ancrer sa propre défense. Cet effort devrait être mené sur trois axes complémentaires :
Le document original a été publié en anglais sur les sites d’EuroDéfense et d’EuroDéfense- France. Ce rapport ne reflète que les opinions de ses auteurs et ne représente pas nécessairement la position collective du réseau EuroDéfense.
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La Coupe du monde 2026 a débuté le 11 juin dernier aux États-Unis. Alors que Donald Trump avait fait de cet événement un symbole du retour de la puissance américaine, le président ne s’est encore affiché dans aucun stade, pas même lors du premier match de la sélection américaine.
Cette absence peut s’expliquer : Donald Trump cultive l’image de la victoire et maîtrise habituellement le décor de ses apparitions publiques. Or, un match de football est, par définition, imprévisible. Une défaite des États-Unis, des tribunes hostiles ou des huées retransmises dans le monde entier constitueraient un risque politique difficilement contrôlable.
Mais si Donald Trump reste loin des gradins, il ne semble pas rester à l’écart de la compétition. Lors du match entre les États-Unis et la Bosnie-Herzégovine, l’attaquant Folarin Balogun est expulsé et suspendu pour la rencontre suivante. Contre toute attente, la FIFA décide finalement de lever cette suspension à la veille des huitièmes de finale. Donald Trump remercie publiquement l’organisation, tandis que plusieurs révélations évoquent depuis d’éventuelles pressions exercées en coulisses.
L’intervention du pouvoir politique dans le déroulement d’une Coupe du Monde rappelle de rares précédents historiques, notamment l’édition de 1934 organisée par l’Italie fasciste de Mussolini. Faut-il y voir un simple concours de circonstances ou le signe d’une politisation croissante du football mondial ?
Mon analyse dans cette vidéo.
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La guerre civile au Soudan, déclenchée en avril 2023 entre les Forces armées soudanaises (SAF), l’armée régulière dirigée par Abdel Fattah al-Burhan, et les Forces de soutien rapide (RSF), une organisation paramilitaire commandée par le Général Mohammed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti », se caractérise par des violences extrêmes envers les populations civiles. À cela s’ajoute une insécurité alimentaire grandissante et plusieurs épisodes de famine, faisant du conflit la plus grave crise humanitaire au monde. Alors que le conflit entre dans un nouveau tournant de violence depuis le début de l’année 2026, les risques de fragmentation du Soudan s’accentuent. Quelles sont les causes du déclenchement de la guerre au Soudan et en quoi 2026 marque-t-elle un tournant dans le conflit ? Pourquoi la guerre du Soudan est-elle aujourd’hui considérée comme la plus grave crise humanitaire au monde et quelles sont les conséquences de celle-ci pour les pays voisins ? Quel rôle les puissances extérieures peuvent-elles jouer dans la recherche d’une solution politique ? Le point avec Jean-Marc Gravellini, chercheur associé à l’IRIS, spécialiste des enjeux sécuritaires et de développement dans la zone sahélienne.
Quelles sont les origines du déclenchement de la guerre au Soudan ? En quoi le début de l’année 2026 marque-t-il un tournant dans le conflit ?
La guerre civile soudanaise, déclenchée en avril 2023, est le résultat d’un enchevêtrement de facteurs historiques, militaires et politiques. Elle oppose l’armée régulière (SAF) aux Forces de soutien rapide (RSF), issues des milices janjawid du Darfour. Après la révolution de 2019 et le coup d’État de 2021, les deux forces ont co‑gouverné le pays, mais leur rivalité s’est accentuée lorsque le cadre politique de 2022 a prévu l’intégration des RSF dans l’armée. Les désaccords sur le calendrier de cette intégration ont cristallisé une lutte pour le contrôle de l’État, de ses ressources et de ses réseaux économiques. Le 15 avril 2023, les tensions ont explosé à Khartoum, entraînant une guerre totale qui s’est rapidement étendue à l’ensemble du territoire.
Le début de l’année 2026 marque un tournant majeur dans le conflit. D’abord parce que les drones deviennent l’arme centrale des deux camps, provoquant une hausse spectaculaire des pertes civiles et rendant les villes assiégées encore plus vulnérables. Ensuite parce que la géographie du conflit se stabilise en deux blocs : les SAF contrôlent l’est du pays autour de Port‑Soudan, tandis que les RSF dominent le Darfour, le Kordofan du Sud et une partie du Kordofan du Nord. Cette partition de facto transforme la guerre en affrontement territorial durable. Enfin, l’internationalisation du conflit s’accentue : sanctions américaines contre les réseaux d’armement, accusations de soutien étranger aux RSF, effondrement humanitaire total. En 2026, le Soudan devient la pire crise humanitaire du monde selon l’ONU, avec plus de trente millions de personnes ayant besoin d’aide et des zones entières privées d’accès humanitaire.
Dans quelle mesure ce conflit constitue-t-il l’une des plus graves crises humanitaires au monde ? Comment la crise des réfugiés affecte-t-elle les pays voisins et la stabilité régionale ?
La crise soudanaise a des répercussions régionales majeures. Plus de deux millions et demi de réfugiés ont fui vers les pays voisins depuis le début du conflit en 2023 (UNHCR), en particulier le Tchad, le Soudan du Sud, l’Éthiopie et l’Égypte. Le Tchad, déjà fragile, accueille plus d’un million de réfugiés dans des camps saturés, ce qui crée des tensions ethniques et des risques de débordements transfrontaliers. Le Soudan du Sud, lui‑même en crise, subit une pression énorme sur ses ressources. L’Éthiopie, encore marquée par la guerre du Tigré, voit ses régions frontalières déstabilisées. L’Égypte doit gérer un afflux massif dans un contexte économique difficile. Cette crise des réfugiés transforme la guerre soudanaise en menace régionale, avec un risque d’extension du conflit, de circulation accrue d’armes et de mercenaires, et de fragilisation des États voisins.
Pourquoi la ville d’El-Obeid est-elle devenue un enjeu stratégique dans le conflit actuel ? Peut-on s’attendre à un risque de fragmentation du territoire soudanais, notamment dans les régions du Darfour et du Kordofan ? Quel rôle les puissances régionales et internationales peuvent-elles jouer dans une perspective de paix dans le pays ?
La ville d’El‑Obeid acquiert une importance stratégique décisive. Située au cœur du Kordofan du Nord, elle constitue le principal nœud logistique reliant l’est du pays (Port‑Soudan, Khartoum) à l’ouest (Darfour). Pour les SAF, El‑Obeid est indispensable pour maintenir une continuité territoriale et acheminer carburant, nourriture, munitions et aide humanitaire. Pour les RSF, qui assiègent la ville depuis 2025, sa prise permettrait de relier leurs positions du Darfour à celles du Kordofan du Sud, d’isoler totalement les SAF dans l’est et de contrôler les routes menant vers Khartoum et Wad Madani. C’est pourquoi les ONG et l’ONU alertent sur un risque d’atrocités imminentes : la chute d’El‑Obeid pourrait sceller une victoire territoriale des RSF et modifier durablement l’équilibre du conflit.
Cette dynamique nourrit un risque réel de fragmentation du territoire soudanais. Le pays est déjà divisé de facto en deux administrations rivales. Le Darfour, entièrement contrôlé par les RSF, fonctionne comme une entité quasi autonome, dotée de ses propres réseaux économiques et alliances tribales. Le Kordofan du Nord est devenu la zone charnière : si les RSF s’en emparent, les SAF seraient confinées à l’est, créant une partition durable entre un bloc occidental dominé par les RSF et un bloc oriental tenu par les SAF. Certains analystes évoquent même un scénario en trois blocs : un territoire RSF à l’ouest, un territoire SAF à l’est, et des zones centrales contestées autour de Khartoum, du Nil Blanc et du Nil Bleu. Ce serait la plus grande reconfiguration territoriale depuis la sécession du Sud‑Soudan en 2011.
Dans une perspective de paix, les puissances régionales et internationales jouent un rôle déterminant. Les Émirats arabes unis, accusés de soutenir les RSF, pourraient influencer l’arrêt des flux d’armes. L’Égypte, alliée des SAF, peut peser sur les choix du président Burhan, leader des forces loyalistes. Les États‑Unis ont déjà sanctionné des réseaux d’approvisionnement et peuvent renforcer la pression diplomatique. L’Union européenne peut financer une réponse humanitaire massive. L’ONU pourrait imposer un embargo sur les drones, devenus l’arme principale du conflit. La Chine, acteur économique majeur, peut agir via la dette et les infrastructures. Mais aucune paix durable ne sera possible sans trois conditions : couper les flux d’armes, garantir un accès humanitaire aux villes assiégées, et forcer les deux camps à accepter une transition politique inclusive. Sans cela, le Soudan risque une fragmentation durable et une crise régionale prolongée.
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Cette note a été initialement publiée en anglais sur le site du Sejong Institute sous la forme d’un Sejong Focus le 18 juin 2026.
Le dossier du sous-marin à propulsion nucléaire (SNA) sud-coréen n’est plus un concept abstrait ni un projet de recherche à long terme. Le 26 mai 2026, le ministère de la Défense a publié le « Plan de base pour le développement du sous-marin à propulsion nucléaire de la République de Corée », rendant public le principe selon lequel le combustible nucléaire sera constitué d’uranium faiblement enrichi (LEU) à moins de 20 %, que le développement et la construction se feront en Corée du Sud, et que les obligations de non-prolifération ainsi que les garanties de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) seront respectées.
La Corée du Sud doit faire de l’accord sur le combustible LEU avec les États-Unis son axe fondamental, tout en institutionnalisant rapidement avec la France une coopération dans les domaines non nucléaires : intégration navale, revue de sûreté de la conception, maintenance, formation et installation d’essais à terre, ainsi que culture de sûreté nucléaire. Il ne s’agit en aucun cas d’une approche visant à contourner ou à remplacer les États-Unis. C’est une approche qui doit être comprise comme complémentaire à l’alliance, qui consiste à combiner l’expérience américaine de l’exploitation des réacteurs navals à uranium hautement enrichi (HEU) avec l’expérience française de la propulsion nucléaire navale au LEU, dans des domaines de nature différente, afin d’accroître les chances de succès et la sûreté du programme de sous-marin à propulsion nucléaire sud-coréen.
À téléchargerL’article Coopération franco-coréenne pour la construction du sous-marin à propulsion nucléaire (SNA) sud-coréen est apparu en premier sur IRIS.
La guerre à Gaza a profondément marqué l’opinion publique, mais également suscité de fortes divisions au sein de la classe politique française. Si au début du conflit les responsables politiques ont affiché leur soutien à Israël, les prises de position ont progressivement évolué face au génocide en cours à Gaza et en Cisjordanie. Cette guerre interroge également le silence de nombreux États, notamment la France, face aux violations du droit international par Israël, alors même que ces pays se revendiquent comme des défenseurs de ce droit. De même, le traitement médiatique de la question palestinienne fait l’objet de nombreux débats. La voix des Palestiniens est largement invisibilisée dans les médias, qu’ils soient publics ou privés, ce qui soulève des interrogations sur l’impartialité de l’information et le respect des principes déontologiques dans la couverture du conflit. Dans ce contexte, les réseaux sociaux apparaissent comme une source d’information alternative aux médias traditionnels, en permettant la diffusion d’images et de témoignages des populations sur le terrain.
Dès lors, comment expliquer les profondes divergences d’opinions au sein de la société et de la classe politique françaises ? Que révèle la guerre à Gaza sur le traitement médiatique du conflit et sur les principes d’impartialité de la presse ? Les réseaux sociaux constituent-ils une véritable alternative aux médias traditionnels ?
Dans ce podcast avec Aymeric Caron, ancien reporter et député Révolution écologique pour le vivant (REV) de Paris, revient sur son engagement politique à propos de la situation à Gaza.
L’article Mon combat sur Gaza. Avec Aymeric Caron est apparu en premier sur IRIS.
Cet article est extrait de l’ouvrage Géopolitique des fruits et légumes (IRIS Éditions/Eyrolles Éditions, 2026), sous la direction de Sébastien Abis et d’Anaïs Marie.
Ils sont présents dans notre quotidien, bons pour la santé et riches en couleurs. Ils bénéficient d’un grand capital sympathie. Fruits et légumes composent nos repas, structurent nos prises alimentaires et garnissent généreusement le panier des ouvrages traitant de cuisine ou de jardinage… De quoi en oublier, parfois, pour ne pas dire très souvent, leur dimension géopolitique.
C’est donc ici l’objectif principal de ces pages : proposer une perspective longue et large relative aux fruits et légumes. Derrière le rappel de fondamentaux et le décryptage de tendances planétaires se dévoilent des dynamiques agricoles, climatiques, économiques, politiques et sociales qui peuvent surprendre le consommateur. Et donc le cueillir à froid. Plantons ici le décor avec quelques points de repère afin de vous inviter, par la suite, à croquer dans notre menu.
Les fruits et légumes sont clés dans la sécurité alimentaire mondiale. Ils assurent 15 % des apports caloriques globaux, représentent 30 % de la production agricole mondiale et 12 % des terres agricoles cultivées, soit environ 200 millions d’hectares (Mha). Cela correspond à deux fois et demie la taille totale de la France métropolitaine, un confetti sur le globe. Néanmoins, ces surfaces augmentent : elles ont doublé en cinquante ans, atteignant 132 Mha pour les légumes (tubercules et racines compris) et 68 Mha pour les fruits.
Alors que la population mondiale est passée de 4 milliards d’habitants à 8 milliards au cours du dernier demi-siècle, la demande en fruits et légumes a augmenté sur tous les continents. Plus de bouches à nourrir et une attractivité pour ces aliments en raison de leurs vertus nutritionnelles. Dans de nombreux pays, notamment les plus développés, les sociétés en veulent tout au long de l’année, indépendamment des saisons et des origines, la primauté étant donnée à la disponibilité sur les étals. Tous n’ont pas cette abondance. D’ailleurs, trois freins persistent à leur consommation universelle : des millions d’habitants doivent se contenter des récoltes locales, qui peuvent manquer fréquemment ; le prix des fruits et légumes limite parfois leur accessibilité ; la fraicheur de ces aliments reste complexe à garantir dans le temps ou dans des espaces dépourvus d’équipements de stockage performants.
Comme toujours en agriculture et dans l’alimentaire, la géographie s’exprime à plein régime. Les fruits et légumes sont doublement climatodépendants. Les conditions météorologiques conditionnent les volumes et la qualité des productions, mais aussi les pratiques de consommateurs, plus avides à végétaliser leur assiette en fonction des températures et de l’ensoleillement. Les fruits et légumes entrent aussi dans les verres, les pots ou les gourdes car boissons, yaourts ou compotes en raffolent. Retour sur Terre : dorénavant, environ 2 100 millions de tonnes (Mt) de légumes récoltés (tubercules et racines compris) et 950 Mt de fruits. C’est 3 fois plus qu’en 1975. Cela fait donc désormais 2 150 milliards de kilos par an. Nous convertissons, à dessein, pour que chacun puisse prendre la mesure du poids de ces productions. Blé, maïs et riz représentent ensemble 2 500 Mt si l’on compare les fruits et légumes avec les grandes céréales.
Qui sont les stars dans les champs ? Bananes avant tout, mais ensuite pastèques, pommes, raisins et oranges au rayon fruits. Oignons, concombres, choux, aubergines mais surtout tomates côté légumes. À l’échelle mondiale, ce sont les plus produits. Détour par la botanique pour expliquer nos choix. Tomates, concombres et avocats sont traités dans la partie fruits, car ils se développent après une fleur. Ce ne sont donc pas des légumes. Pour ces derniers, nous avons aussi intégré les tubercules, avec les pommes de terre et le manioc, deux cultures clés de l’alimentation mondiale. Les fruits et légumes sont aussi portés par la recherche génétique depuis des années, facteur déterminant dans l’accroissement des rendements et des variétés. Ils sont également au cœur du commerce, se positionnant même comme la catégorie de produits alimentaires la plus échangée au monde en valeur (230 milliards de dollars par an). Et pourtant, seuls 12 % des fruits et 6 % des légumes collectés sont internationalisés. Ces franchissements de frontières requièrent des infrastructures, des chaînes du froid, des transports multimodaux et des centres de distribution territoriaux. Entre marchés de gros, marchés de plein vent et supermarchés se font ensuite les courses.
Tous ces éléments, de la production à la consommation en passant par les différents maillons logistiques, industriels et sanitaires s’intègrent dans le paysage mondial des affaires internationales. Les capacités et les intentions des acteurs ne sont pas homogènes. États et entreprises rivalisent pour être compétitifs sur ce secteur stratégique des fruits et légumes. Bien plus qu’un segment marginal, il s’agit d’un domaine attractif pour les investisseurs puisque ces aliments cochent potentiellement toutes les cases de l’alimentation durable, saine et bonne. Ce serait aller trop vite en besogne, les situations étant plus complexes et plus tranchées que cela.
Mais, puisque l’on parle de travail, concluons cette mise en appétit par un rappel vital : sans femmes ni hommes dans le maraîchage et l’arboriculture, sans ces agriculteurs, ces agricultrices et ces entrepreneurs et entrepreneuses, dans la nature et dans les serres, point de fruits et de légumes sur nos tables. À moins d’une révolution robotique de grande ampleur ou d’un régime sévère collectif. La prospective géopolitique passe toujours par des voies inévitables et des scénarios contrastés.
L’article Géopolitique des fruits et légumes est apparu en premier sur IRIS.
« Les paiements constituent une infrastructure critique du fonctionnement économique dont la continuité conditionne la fluidité des échanges commerciaux et financiers mondiaux. Ils représentent à ce titre un point de vulnérabilité structurelle pour les économies qui en dépendent. Cette fragilité est aujourd’hui exacerbée par un double phénomène :
Dans ce contexte, la double concentration, tant sur les paiements de détail par carte, que sur les systèmes numériques associés, conduit à placer des fonctions critiques du système financier européen sous dépendance d’infrastructures soumises à des législations extraterritoriales étrangères. L’évolution récente de l’environnement géopolitique renforce ces enjeux de dépendance qui deviennent de potentiels leviers de pression ou de déstabilisation. La nouvelle administration états-unienne a en effet ravivé la perspective d’un usage agressif de la puissance technologique contre l’UE, y compris la possibilité d’« un switch numérique » capable d’affecter massivement le fonctionnement des infrastructures européennes. L’UE doit désormais intégrer un risque crédible de rupture, volontaire ou accidentelle, de chaînes technologiques essentielles susceptibles d’affecter directement la continuité de ses fonctions économiques et régaliennes… »
L’article Souveraineté européenne des paiements (2026-2035). De la dépendance structurelle à la construction d’une doctrine des paiements européenne est apparu en premier sur IRIS.
Avec la multiplication des conflits internationaux et, dans cette situation préoccupante, les doutes croissants sur les intentions réelles du président états-unien de continuer à protéger le monde occidental, l’Union européenne (UE) a enfin pris la décision de se réarmer, mais dans un contexte d’inertie chronique entre les décisions politiques, prises par 27 capitales qui ont chacune leur mot à dire, les processus parlementaires de budgétisation et d’inscription dans les lois de programmation militaire, et leur mise en œuvre effective. Face à cette lenteur persistante où les processus d’acquisition des matériels sont en total décalage avec l’urgence avérée des besoins, beaucoup de pays se sont mis à la recherche de solutions plus rapides. Ainsi, de nombreux regards se sont tournés vers la Turquie, voisin géographique immédiat, candidat officiel à l’Union européenne, membre de l’Union douanière, et allié de l’OTAN depuis la première vague d’élargissement de 1952. Avec la deuxième armée de l’Alliance atlantique en termes d’effectifs, un budget de la défense en croissance constante, et une base industrielle et technologique de défense (BITD) qui a pris une importance telle qu’elle occupe aujourd’hui le onzième rang mondial en matériel d’exportations d’armement, la Turquie suscite un regain d’intérêt au point où la question se pose de savoir si elle pourrait, à une échéance rapprochée, devenir un partenaire stratégique pour la sécurité européenne.
La question crispe à peine posée. Sur les réseaux sociaux, la relation Turquie-Union européenne (UE) suscite des positions radicales, souvent fondées sur des notions plus personnelles que pragmatiques de valeurs, de tradition religieuse, d’histoire, ou encore d’éternelles interrogations sur le positionnement géographique de la Turquie : un pays européen ou non ? Les 3 % du territoire turc situé sur le continent européen en font-ils un pays européen ? Le tout sans être vraiment capable de proposer une définition claire de ce qu’est l’UE : un espace historique, géographique, économique, de tradition judéo-chrétienne ? C’est ce flou conceptuel qui a pour effet de cristalliser les tensions qui existent entre les « pour » d’un côté, les « contre » de l’autre, les hésitants préférant s’abstenir de s’immiscer dans un débat pourtant crucial. La stratégie des « contre » consiste à dérouler un inventaire d’irritants dont certains, il faut le dire, sont justifiés, à l’exemple du respect de l’État de droit et, dans le domaine de la défense, de l’affaire de la frégate Courbet[1] qui tourne en boucle dans les argumentaires. Force est toutefois de constater que le malaise des « contre » provient de l’observation des progrès accomplis par Ankara en matière de défense, progrès qui renvoient, comme un mauvais miroir, aux lacunes des pays européens qui n’ont pas su développer, ou qui n’ont pas su mieux soutenir leurs propres industries de défense. Sur un plan supranational, ce miroir reflète les propres failles de l’Union européenne.
Ces failles sont d’abord d’ordre politico-militaire. Quand on parle d’opérations dans le cadre de l’Europe de la défense, il faut bien reconnaître que ce ne sont, pour l’essentiel, que des missions de gestion de crises, humanitaires et de maintien de la paix (les missions dites de Petersberg). De plus, quand il s’agit de fournir des moyens pour ces opérations, beaucoup d’États se rappellent qu’ils contribuent aussi à l’OTAN. Au bilan : un processus politico-militaire lourd et lent qui n’aboutit, pour certains pays, qu’au déploiement d’une poignée de soldats dans les états-majors ou sur le terrain. Par ailleurs, en cas d’agression armée contre un État membre, la clause de solidarité prévue à l’article 42.7 du traité de Lisbonne ne semble pas aussi contraignante que l’article 5 de l’OTAN, à moins d’une argumentation adroite de juristes.
Les failles sont ensuite dogmatiques entre deux visions : une qu’on peut qualifier de « souverainiste stricte », qui défend l’idée d’une Union européenne entièrement autonome car dotée d’une BITD endogène et maîtrisée, et une autre, plus pragmatique, qui tient davantage compte des réalités du terrain en privilégiant une diversification des sources, surtout compte tenu de l’urgence. La première vision est historiquement portée par la France, la seconde par les pays nordiques, baltes et d’Europe orientale qui sont directement confrontés à la menace russe. En débloquant son veto à la vente d’avions de chasse Eurofighter à la Turquie en juillet 2025, l’Allemagne a rejoint la deuxième vision avec une triple réussite : un « trou capacitaire » de l’OTAN comblé sur son flanc Sud et en bordure de mer Noire, le maintien en service des chaînes de production des appareils, et l’intégration de la Turquie dans les processus européens selon le principe du « contrôle par l’intégration », afin d’éviter qu’elle noue, par dépit, des partenariats avec des pays comme la Russie ou la Chine.
Les failles sont enfin structurelles, bien que les deux organisations aient en commun l’exploit d’avoir réussi à éditer un nombre impressionnant de normes et de procédures, dont les conséquences sont des lourdeurs administratives, des processus décisionnels interminables, des comitologies de plus en plus envahissantes, et l’apparition de mesures correctives, dites « missions de simplification », qui nécessitent elles-mêmes une organisation et des moyens propres. L’Union européenne agit principalement sur des leviers industriels et financiers tandis que l’OTAN, pour sa part, dispose de leviers opérationnels (planification et conduite des opérations) et capacitaires. Bien que pleinement intégrée à l’OTAN, avec une participation humaine et financière qui permet aux autres alliés, notamment européens, d’alléger leur fardeau[2], la Turquie se retrouve exclue de la quasi-totalité des mécanismes de l’UE en matière de défense. C’est ce décalage qu’il convient d’examiner dans le contexte actuel de réarmement qui a débuté avec la guerre en Ukraine, entrée dans sa quatrième année depuis le 24 février 2026.
Une Turquie capable de répondre aux besoins urgents de l’Union européenneFinancièrement, la nécessité de se réarmer face au retour des conflits de haute intensité de ce type implique une double obligation : mettre un point final à la période des « dividendes de la paix » qui a, d’une manière irresponsable, et au mépris de l’anticipation stratégique, transformé les budgets de la défense en variables d’ajustement, et établir les fondements d’une véritable défense européenne. La première a été prise en compte avec l’augmentation de la part des budgets de la défense dans les produits intérieurs bruts (PIB), tandis que la seconde fait l’objet de nouveaux textes comme le plan ReArm Europe/Readiness 2030, dont SAFE (Security Action for Europe) constitue l’un des cinq piliers, ou encore EDIP (European Defence Industry Programme).
Seulement, ces nouveaux textes fondateurs, bien qu’ils témoignent d’une véritable prise de conscience politique à vouloir donner à l’UE un rôle crédible en matière de défense, manquent singulièrement de précisions et de côtés pratiques : quels types de matériels sont à acquérir, à quelle cadence précise d’ici le 31 décembre 2030, et auprès de qui si la règle des 65 %/35 %[3] bute sur la réalité des capacités de production de l’UE, notamment compte tenu de la nécessité de « retrouver de la masse »[4] comme l’ont souligné les leçons tirées du conflit en Ukraine ? L’Europe ne pouvant pas se permettre d’être en retard par rapport à une Russie qui pourrait reconstituer ses forces militaires, la diversification des sources d’approvisionnement devient une impérieuse nécessité : d’où l’éligibilité aux procédures de passation conjointe de marchésde SAFE des pays en voie d’adhésion à l’UE, des pays candidats, des pays candidats potentiels, et aussi des pays ayant conclu un partenariat en matière de sécurité et de défense avec l’UE tels que l’Albanie, le Canada, le Japon, la Moldavie, la Macédoine du Nord, la Norvège, la Corée du Sud et le Royaume-Uni. Des accords bilatéraux ou multilatéraux supplémentaires peuvent même être conclus afin d’élargir la participation et les conditions d’éligibilité. La Turquie ne figure pas parmi les bénéficiaires de cet instrument et les portes d’une coopération industrielle ne lui sont pas clairement ouvertes, en raison principalement du blocage de la Grèce et de la République de Chypre.
Pourtant, la BITD turque est en mesure de proposer dans des délais courts, et à des coûts raisonnables, des réponses dans une grande majorité des domaines recherchés. Près de 4500 entreprises turques sont directement impliquées dans l’industrie de défense. La Turquie conduit à l’heure actuelle plus de 1400 programmes de défense dans tous les domaines : terrestre, maritime, aérien, spatial, armement et cyber, sans compter environ 150 programmes de R&D qui couvrent un vaste éventail de domaines comme l’intelligence artificielle, les nanotechnologies et le quantique. Si la Turquie n’a pas atteint le niveau technique des pays avancés dans les domaines pointus, comme la motorisation et l’interception des cibles à très haute vélocité, elle est d’ores et déjà en mesure de répondre, avec des volumes importants, aux demandes de masse en matière de véhicules blindés, d’armes légères et lourdes, de munitions et, surtout, de drones compte tenu de sa réputation désormais mondiale.
Une Turquie pourtant familière des mécanismes européensC’est à ce point qu’arrive une question cruciale : comment considérer la Turquie comme un élément de profondeur stratégique pour l’Europe et un multiplicateur de puissance, mais sans pour autant transformer les outils de partenariat en mécanismes de dépendance ?
En premier lieu, il convient de rappeler que l’expérience de la Turquie dans des mécanismes européens de défense n’est pas nouvelle. Membre associé de l’Union de l’Europe occidentale (UEO) en 1992, la Turquie a rejoint le 19 novembre 1996, dès sa création à Ostende sous l’autorité de l’UEO, l’organisation de l’armement de l’Europe occidentale (WEAO) avec les mêmes droits et les mêmes obligations que les autres membres de l’UEO ; c’est au fur et à mesure du transfert des compétences de l’UEO vers l’Union européenne que la Turquie s’est retrouvée progressivement exclue des mécanismes de défense de cette dernière. Elle est toutefois membre associé du programme Horizon Europe depuis son lancement en 2021, avec une activité soutenue dans des domaines duals comme les nanotechnologies et les matériaux avancés, grâce à une participation active de la Tübitak[5]. Dans le cadre de l’OCCAr[6], bien qu’elle ne soit pas membre à part entière de cette organisation, la Turquie a pris part aux programmes A-400M (avion de transport militaire) et COBRA (radar de contre-batterie). Les chefs d’état-major turcs participent régulièrement aux réunions militaires européennes de haut niveau comme l’EURAC (European Air Chiefs Conference) ou le CHENS (Chiefs of European Navies Conference). Des auditeurs turcs sont présents aux sessions européennes des responsables d’armement (SERA). Enfin, la Turquie est membre fondateur du réseau Eureka[7], dont la Commission européenne est membre, depuis sa création en 1985.
Ensuite, la Turquie prend part à de nombreuses initiatives européennes hors du cadre strict de l’UE. Dès 2024, l’Allemagne a intégré la Turquie dans son ESSI (European Sky Shield Initiative) qui, dans le cadre de l’OTAN, ambitionne de mettre en place une défense aérienne et antimissile intégrée en Europe. Le Royaume-Uni a identifié la Turquie comme un acteur de premier plan, appliquant une politique de «coalition-building» beaucoup plus souple que l’Europe des 27, et facilitant de cette manière la signature de partenariats de haut niveau comme BAE/Nurol et BAE/TAI (Turkish Aerospace Industries). En Italie, le remplacement du mécanisme Golden Share par le Golden Power, qui permet aux entreprises de mener des activités critiques pour l’intérêt national sans que l’État soit actionnaire, a permis le rachat de Piaggio Aerospace par Baykar, rachat suivi six mois plus tard du partenariat stratégique entre Baykar et Leonardo. Un autre exemple d’initiative de haut niveau hors du cadre strict de l’UE est l’Espagne, avec l’association de NAVANTIA aux programmes navals turcs dont le porte-avions national MUGEM. En parallèle, d’autres pays comme la Pologne, compte tenu de l’urgence de leurs besoins face à la menace russe, ont opté pour une approche dite « par le bas » en privilégiant la compétitivité des coûts et la rapidité de production, devenant ainsi le premier acheteur européen de drones turcs. Étape suivante, Varsovie négocie en ce moment pour l’implantation sur son territoire d’une usine de munitions de 155 mm opérée par la société turque MKE. Il existe beaucoup d’autres exemples de coopérations bilatérales au sein de l’UE, comme le Portugal qui a commandé à la société turque STM deux bâtiments de soutien logistique pour sa marine.
Les raisons de ces initiatives nationales hors du cadre strict de l’UE sont nombreuses : désaccords sur la gouvernance des programmes, différences dans les priorités de programmes et d’achats en matière d’équipements, lenteur des mécanismes centraux. Si chaque contrat signé bilatéralement constitue, indéniablement, une brique supplémentaire dans la construction des capacités européennes de défense, force est de constater que les effets de cette pratique sont pernicieux, car privilégier à outrance la préférence nationale finira, en cas de surmultiplication des exemples, par fragiliser des institutions centrales européennes déjà objet de nombreuses critiques. La logique de « multilatéralisme convergent », indispensable pour construire un esprit commun de défense, s’effacera alors devant la multiplication des « minilatéralismes transactionnels », jugés plus efficaces, mais échappant au contrôle de Bruxelles.
Les « contre » précédemment évoqués ne manqueront pas d’observer que la Turquie tire profit de la fragilité du modèle de défense européen grâce à l’attractivité de ses produits : coûts raisonnables, rapidité de production, efficacité prouvée en opération. C’est peut-être vrai selon l’adage « business is business », mais rappelons que les ventes de matériels militaires turcs s’inscrivent dans le principe de subsidiarité prévu à l’article 5 paragraphe 3 du Traité sur l’Union européenne (TUE), lequel stipule que « l’Union intervient seulement si, et dans la mesure où, les objectifs de l’action envisagée ne peuvent pas être atteints de manière suffisante par les États membres ». Consciente toutefois qu’elle n’est pas encore capable, d’une manière totalement autonome, d’être présente sur les « premiers marchés » (les cycles de développement décennaux) comme les avions de chasse, les sous-marins et les chars de combat, la stratégie de la Turquie consiste à investir les « seconds marchés » (« consommables militaires ») comme les blindés légers, les drones tactiques, les armes légères et les munitions[8]. Ainsi, la Roumanie et la Hongrie ont acheté à la Turquie des véhicules blindés tactiques respectivement de type COBRA II et Ejder Yalçın, avec la mise en place d’une ligne d’assemblage locale pour la Roumanie, et le développement d’une version locale nommée GidrÁN pour la Hongrie. L’Estonie, pour sa part, s’est dotée à la fois de véhicules de types ARMA 6X6 et YÖRÜK 4X4. Ainsi, dans l’état actuel de sa BITD, et probablement pour les années à venir, la Turquie ne constitue pas une menace sérieuse pour les géants des « premiers marchés » comme Airbus, Safran, Dassault ou MBDA. Ce constat est d’autant plus avéré que la Turquie n’est encore pas capable de gagner en efficacité en se libérant de ses préjugés et de ses freins culturels : elle ne fait confiance qu’aux Turcs, et ce n’est pas demain que les grandes entreprises nationales comme Aselsan, Roketsan, TAI, Havelsan ou encore Baykar seront représentées en France par un Français capable de leur ouvrir des marchés de haut niveau.
Les conditions d’un partenariat stratégique avec l’UECompte tenu de sa capacité à apporter une réponse rapide et adaptée sur certains segments, la Turquie non seulement peut, mais doit devenir un partenaire stratégique de l’UE. Les craintes de prédation par Ankara des grands marchés européens de défense ne sont, comme on vient de le voir, pas fondées, ou du moins pas encore d’actualité. C’est pourquoi il importe, d’ores et déjà, de bien cadrer l’ensemble des actions à mener en mettant en place des mécanismes de contrôle destinés non à bloquer, mais à maîtriser l’offre turque.
Un premier mécanisme consisterait à veiller à une application stricte du principe de réciprocité, que ce soit pour les implantations, les représentations ou directions d’entreprises et les marchés. Sans ce « pare-feu », l’accès au marché européen par les entreprises turques ne s’accompagnerait, à terme, d’aucune contrepartie pour les entreprises des pays de l’UE. La diminution significative du nombre d’entreprises françaises qui sont présentes lors des salons d’armement turcs, comme IDEF et SAHA Expo, est symptomatique de ce déséquilibre où la Turquie cherche désormais à exporter et plus à acheter. Seules les sociétés françaises qui ont établi un partenariat avec une entreprise turque exposent, mais sous la bannière de leur partenaire local. L’étiquette française n’est plus visible.
Le second est de mettre en place des clauses d’extinction (« sunset ») afin, le cas échéant, de pouvoir rapidement dénoncer un accord si la réciprocité n’est plus respectée, ou s’il tourne au désavantage des Européens. Une commission de révision serait chargée d’évaluer périodiquement les conditions de mise en vigueur de l’accord, avec un regard particulier sur la question des valeurs ajoutées de part et d’autre, et sur la nature et le volume des transferts de technologies.
Le troisième, plus supranational, consisterait à s’appuyer sur l’Agence européenne de défense (AED) pour mettre en place une structure de coordination entre l’UE et la Turquie. Cette structure aurait pour mission de coordonner les marchés à l’échelle européenne, mais sans les limiter ou les interdire en vertu du principe de subsidiarité précédemment évoqué. Elle permettrait à l’ensemble des entreprises européennes de disposer d’une vision centralisée des marchés afin d’alerter sur les risques de concurrence ou de saturation. Elle pourrait, si les États membres le décident, émettre des recommandations en vue de combler efficacement les lacunes de l’industrie de défense européenne. D’une manière encore plus structurée, il pourrait être envisagé de s’inspirer des arrangements administratifs bilatéraux que l’AED a déjà signé avec d’autres pays comme la Norvège, la Suisse et la Serbie.
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Au-delà des décalages qui persistent entre le modèle politique turc et les critères européens, décalages que le rapport 2025 du Parlement européen sur la Turquie vient encore de mettre en avant, ce sont les veto de la Grèce et de la République de Chypre à la participation de la Turquie aux mécanismes de défense européens qui constituent les principaux freins à un partenariat stratégique entre Bruxelles et Ankara. Mais la question, pour l’UE, dépasse le simple cadre de la relation bilatérale : il s’agit de prendre une décision entre une capacité de défense européenne autonome, illusoire d’ici les prochaines années, et une profondeur stratégique pragmatique incluant la Turquie qui, compte tenu de ses capacités de défense, est déjà en mesure de répondre aux besoins urgents et aux lacunes sur certains segments capacitaires.
Ainsi, plutôt que de s’obstiner à opposer ces deux logiques, il serait plus judicieux, dans l’intérêt des Européens, de considérer la BITD turque non pas comme un concurrent, mais comme un élément structurant de la défense européenne grâce à la mise en place de mécanismes de contrôle destinés à prévenir toute interdépendance incontournable et toute position dominante de la Turquie. L’urgence de la nécessité de se réarmer face à la dégradation de la situation internationale doit être pour l’UE une opportunité pour repenser son partenariat de défense avec Ankara.
[1] L’évènement a eu lieu le 10 juin 2020. Engagée dans l’opération de l’OTAN Gardien de la mer (Sea Guardian), la FLF (frégate légère furtive) COURBET a été illuminée, à trois reprises, par le radar de conduite de tir d’un bâtiment de la marine turque au moment où elle s’apprêtait à contrôler le cargo ÇİRKİN, soupçonné de violer l’embargo sur les armes décidées par les Nations-Unies à l’égard de la Libye. Le ÇİRKİN, battant pavillon de la Tanzanie, avait appareillé du port turc de Haydarpaşa. Escorté par les frégates turques TCG Gökova (F-496) et TCG ORUÇREİS (F 245), il avait également bénéficié d’une couverture aérienne au moment de passer au large de l’île de Psara, à l’est de l’île de Chios. En termes de règles d’engagement, l’illumination radar est considérée comme un acte de guerre, car c’est la dernière action qui précède l’ouverture du feu. Le risque de cet acte inacceptable entre alliés aurait été un déclenchement immédiat du feu par le COURBET.
[2] La participation turque à l’opération de type Berlin Plus Althea en Bosnie-Herzégovine en est un exemple concret.
[3] Règlement (UE) 2025/1106 du Conseil du 27 mai 2025 établissant l’instrument « Agir pour la sécurité de l’Europe (SAFE) » par le renforcement de l’industrie européenne de la défense – article 16, paragraphe 10 : « le coût des composants provenant de pays tiers à l’Union, aux États de l’EEE-AELE et à l’Ukraine ne doit pas être supérieur à 35 % du coût estimé des composants du produit final ». Les États de l’EEE-AELE sont les pays qui participent à l’Espace économique européen (EEE) via l’Association européenne de libre-échange (AELE).
[4] Expression utilisée par les militaires pour définir la capacité d’une armée à engager simultanément un volume suffisant de moyens humains, matériels et logistiques dans la durée.
[5] Türkiye Bilimsel ve Teknolojik Araştırma Kurumu, Fondation pour la recherche scientifique et technologique de Turquie.
[6] Organisation conjointe de coopération en matière d’armement.
[7] Eureka est un réseau intergouvernemental créé en 1985 afin de soutenir la coopération internationale en matière de recherche, de développement et d’innovation orientée vers le marché. Il réunit des ministères et des agences de financement de 47 pays ainsi que la Commission européenne, chaque État finançant les participants relevant de sa compétence nationale. Mais contrairement aux programmes-cadres de recherche de l’UE comme Horizon Europe, EUREKA n’est pas un programme de l’UE.
[8] Julien Malizard, Josselin Droff, « Évolution des conflits et reconfigurations de l’industrie de l’armement : hypothèse des deux marchés », Défense Industries, n°18, juin 2024.
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Chaque mardi, Pascal Boniface reçoit un membre de l’équipe de recherche de l’IRIS pour décrypter un fait d’actualité internationale. Aujourd’hui, échange avec Romuald Sciora, chercheur associé à l’IRIS et directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis, autour de la montée en puissance de Zohran Mamdani alors que trois candidats de son mouvement se sont imposés lors des primaires démocrates en vue des élections de mi-mandat.
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La France traverse depuis le 17 juin une vague de chaleur exceptionnelle, avec des températures atteignant jusqu’à 44,3 °C dans les Landes. Cette canicule touche l’ensemble du continent européen, où de nombreux records de chaleur ont été battus, parfois à des niveaux jamais observés. Dans un contexte où l’Europe est particulièrement touchée par les changements climatiques, les économies européennes sont particulièrement exposées aux conséquences de ces épisodes de fortes chaleurs. Cet épisode témoigne l’ampleur du défi climatique et interroge la capacité des États à s’adapter à des évènements extrêmes qui sont appelés à se multiplier. Quels effets ces épisodes de canicule ont-ils sur l’activité économique européenne et quels secteurs sont les plus vulnérables ? Les politiques mises en œuvre par les États européens sont-elles réellement efficaces pour limiter leurs conséquences ? Enfin, comment l’Union européenne peut-elle faire évoluer ses politiques afin de mieux protéger son économie face à des canicules de plus en plus fréquentes ? Le point avec Dominique Plihon, professeur émérite d’économie à l’université de Sorbonne Paris Nord, membre des économistes atterrés.
Dans quelle mesure les changements climatiques, et notamment les épisodes de canicule, affectent-ils les économies européennes ? Quelles sont les économies et les secteurs les plus impactés ?
En juillet 2025, l’Europe a connu une vague de chaleur de grande amplitude, du même type que la canicule de 2026. Des économistes de la Banque centrale européenne (BCE) ont publié une étude pour analyser les effets sur l’économie européenne, et concluait à des conséquences durables sur la vie économique des régions touchées.
D’après cette étude, les vagues de chaleur estivales font baisser l’activité économique d’environ 1 % la première année, et de 1,5 % deux ans après. De même, l’activité économique est inférieure de 3 % après une sécheresse et 2,8 % après une inondation, quatre ans après. Ce qui contredit l’idée selon laquelle l’économie se remet rapidement des évènements climatiques extrêmes.
L’agriculture est la première victime des fortes chaleurs : lors des canicules, les récoltes se portent mal. Le secteur « tertiaire », c’est-à-dire les services hors agriculture et industrie, est également fortement touché. L’étude montre que lors de ces périodes de canicule les investissements dans ces secteurs augmentent, mais pas la productivité. Pourquoi ? Ces dépenses servent à s’équiper pour mieux résister aux températures élevées (via la climatisation, par exemple), et non à investir dans des technologies améliorant leur productivité sur le long terme.
Les vagues de chaleur font aussi grimper les prix de la nourriture. En 2022, une vague extrême a augmenté de 0,7 point de pourcentage le prix de la nourriture en Europe. Selon l’étude de la BCE, une vague de chaleur équivalente pourrait provoquer d’ici 2060 une hausse de 1,8 points.
Or ces effets risquent de s’amplifier. Les régions déjà chaudes sont les plus touchées par ces effets économiques parce que la chaleur y est plus rapidement insupportable. Avec le réchauffement climatique, de plus en plus de régions européennes vont se retrouver dans ce cas. Si la température mondiale augmente de 3 degrés en moyenne, les journées d’été pourraient être jusqu’à 6 degrés plus chaudes en Europe d’ici la fin du siècle.
Quelles sont les mesures mises en place par les pays européens pour contrer les effets du dérèglement climatique ? Certains pays sont-ils mieux préparés pour s’adapter à ces effets ?
Il est difficile de savoir quels pays sont les mieux préparés à faire face à la crise climatique, car les politiques nationales sont assez différentes : ainsi l’Allemagne a décidé d’abandonner l’énergie nucléaire en 2023 au profit des énergies renouvelables, tandis que la France en fait une source d’énergie prioritaire dont le caractère écologique est contestable à long terme…
En 2019, l’Union européenne (UE) avait adopté le Pacte vert européen (European Green Deal), un plan ambitieux qui cherchait à mettre l’UE à l’avant-garde de la lutte contre le dérèglement climatique, avec l’objectif d’atteindre la neutralité carbone en 2050. Le Pacte vert devait donner lieu à un paquet de directives Fit for 55 qui couvrent des domaines très divers (transports, logement, commerce international…). Parmi les principales mesures prévues figurent l’interdiction des moteurs thermiques (essence, diesel) en 2035, la réforme du marché du carbone (suppression des quotas gratuits) et l’instauration progressive d’un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières à partir de 2025.
Un plan de financement de 1.000 milliards d’euros était prévu par la Commission pour la période 2021-2030 pour les investissements verts, notamment pour développer les énergies propres et soutenir la recherche et l’innovation dans les technologies à faible intensité carbone.
Les politiques européennes actuelles sont-elles suffisantes pour protéger l’économie face à des évènements climatiques extrêmes de plus en plus fréquents ? Quelles adaptations l’Union européenne doit-elle mettre en place pour envisager une économie plus durable qui prendrait davantage en compte la variable climatique ?
Il n’est pas sûr que les politiques européennes actuelles soient suffisantes pour protéger l’UE contre les effets du dérèglement climatique. Au contraire ! En effet, à la suite des élections européennes de 2024, on assiste à un changement de cap radical dans le sens d’une régression de la politique climatique impulsée par la Commission européenne. Les élections ont modifié la composition de l’Assemblée européenne dans laquelle les écologistes et la gauche ont perdu la majorité. L’Assemblée est désormais dominée par la droite et l’extrême droite, très critiques à l’égard des politiques climatiques, jugées trop « punitives ».
Sous la pression de la nouvelle majorité du Parlement européen et des puissants lobbies industriels et agricoles opposés aux nouvelles règles prévues par le Pacte vert, on a assisté à une véritable remise en cause de celui-ci. Le paquet de directives Fit for 55 au cœur du Pacte vert est « détricoté », ainsi que l’illustre la multiplication récente des directives dites « omnibus » dont l’objectif est de déréglementer l’UE, pour « libérer » ses acteurs économiques supposés être handicapés par les règles bureaucratiques européennes jugées contreproductives, peu transparentes et nuisibles pour la compétitivité des entreprises européennes.
Construire une économie plus durable dans l’UE impliquerait d’abandonner les politiques actuelles qui conduisent à l’abandon du Pacte vert alors que la crise écologique s’accélère, comme le montre la multiplication des évènements climatiques extrêmes ces dernières années.
La restauration du Pacte vert apparait d’autant plus nécessaire que, d’après le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), l’Europe sera la région du monde la plus touchée par ces épisodes de réchauffement climatique…
Article
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Au lendemain des attentats du 7 octobre 2023, l’attention médiatique s’est concentrée sur l’horreur subie par les victimes israéliennes. Mais à mesure que la situation se dégradait pour les Palestiniens et que la riposte devenait disproportionnée, le sujet de Gaza a paradoxalement disparu des plateaux, tout en restant très présente sur les réseaux sociaux.
L’on peut observer plusieurs mécanismes récurrents. Le porte-parole de l’armée israélienne et l’ambassadeur d’Israël sont reçus avec déférence, rarement contredits, là où les responsables politiques critiques envers Israël étaient soumis à un feu roulant de questions. Les journalistes qui osent remettre en cause le discours officiel sont exposés à de fortes attaques, parfois jusqu’à risquer leur poste. Un stagiaire a même été renvoyé pour avoir évoqué côte à côte les otages israéliens et les prisonniers palestiniens.
Dans le même temps, les spécialistes reconnus du Proche-Orient ont été progressivement marginalisés, mis sur le même plan que des militants. On a minimisé le blocus, la famine, l’interdiction faite aux journalistes d’entrer dans Gaza, dans une forme de négation du droit international humanitaire.
Comment expliquer ce conformisme ? Il y une part de communautarisme, une part d’occidentalisme nourrie par l’idée qu’Israël serait la pointe avancée du combat contre l’islamisme, et une part de prudence professionnelle, chacun craignant d’être écarté de l’antenne. De CNews à France Culture, en passant par France Télévisions, le récit israélien s’est imposé presque naturellement.
Mon analyse dans cette vidéo.
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« La présence américaine dans la région Caraïbe suit dans une certaine mesure, les objectifs contenus dans la National Security Strategy publiée en janvier 2026 et son « corollaire Trump » à la doctrine Monroe pour l’Hémisphère occidental. Il s’agit de restaurer la prééminence américaine et de refuser aux compétiteurs extérieurs (la Chine en l’espèce) la possibilité de déployer des forces, de posséder ou de contrôler des actifs stratégiquement vitaux. Selon ce document, les États-Unis entendent mobiliser leurs partenaires pour contrôler les flux migratoires, stopper les trafics de drogue et renforcer la stabilité et la sécurité terrestres et maritimes…
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Peut-on parler de rupture historique entre la France et l’Afrique ?
Indéniablement la rupture qui s’est opérée entre 2022 et 2025 avec le départ des forces françaises du continent africain est historique. Elle était prévisible mais l’érosion progressive de l’influence française caractérisée par un « sentiment anti-français », n’a pas été interprétée. Embourgeoisée dans une relation déséquilibrée et paternaliste, la France n’a pas vu monter l’exigence de souveraineté des jeunesses africaines. Facteur amplifiant, la montée en puissance de l’Union européenne depuis le traité de Lisbonne de 2007, a positionné Bruxelles comme un acteur financier important tandis que nos ambassades ne cessent de répéter qu’elles n’ont plus de budget. La nature a horreur du vide. Il a permis l’arrivée de compétiteurs comme les Russes qui, en 2018, s’installent en République centrafricaine, conséquence du départ de la mission militaire SANGARIS. La France, rétractée sur une vision héritée de l’histoire, n’a pas perçu l’arrivée massive des Russes, des Américains, des Turcs, des Chinois et in fine de tous les États européens, l’Allemagne et l’Espagne en tête, qui se ruent à la conquête de nouveaux marchés. Notre discours récurrent sur la fin de la « France-Afrique » et du soi-disant « pré carré » a miné notre positionnement car les États africains avaient eux, intégré de longue date cet état de fait. La guerre de 2011 en Libye voulue par les Français, a enfin prouvé notre perte de la langue de l’Afrique. La France a démontré à cette occasion la perte collective de cette compréhension fine qu’elle avait du continent. L’opération SERVAL en 2013 aura été le dernier moment d’une action militaire française en autonomie. L’opération Barkhane qui a suivi n’avait, compte tenu de ses effectifs et de la dimension de la zone d’action, que peu de chances de réussir. La densification des actes terroristes dans le Sahel et la descente des groupes armés vers le Golfe de Guinée, ont révélé la faiblesse du dispositif français. Les coups d’État successifs entre 2020 et 2023 au Mali, au Burkina Faso et au Niger et le rejet consécutif de la France, ont constitué le départ du feu de brousse qui a emporté tout le dispositif militaire en 2025… à l’exception de la base de Djibouti que nous louons.
Est-elle irréversible ?
Probablement, malgré le désir caché de certains qui imaginent que, lassés des Russes, les États africains souhaiteront notre retour. Cette manière de voir les choses est illusoire et enfantine. L’histoire ne repasse évidemment pas les plats. On dénombre 58 soldats morts pour la France dans le Sahel. Le départ des forces françaises d’Afrique a été humiliant. Ce sentiment partagé par tous, a été synthétisé par Emmanuel Macron le 6 janvier 2025 lors de la réunion annuelle des ambassadeurs par son « on a oublié de nous dire merci ». Mais n’allons pas trop loin tout de même. La rupture n’est pas totale puisque des accords de coopération et de défense existent toujours. Mais nous devrons agir avec d’autres, compte tenu des 33 accords de défense signés avec les Russes en dix ans, ajoutés aux 39 accords de défense contractés avec les Turcs. Les Américains, de leur côté, ne sont pas en reste grâce à leurs différents programmes « Train and Equip » financés par le Département d’État et l’effort réalisé par Donald Trump en direction des pays dotés de matières premières rares comme en RDC ou au Nigéria. À partir de 2022, sentant le vent du boulet arriver, Jean-Marie Bockel est désigné comme « envoyé personnel » du chef de l’État pour l’Afrique. Il n’a pas démérité mais il a passé les années 2023 et 2024 à courir derrière une histoire qui allait plus vite que lui. « La France passe d’une logique de stock à une logique de flux en Afrique » conclut-il sur les ondes de Radio France Internationale le 7 novembre 2024. Perspective tellement technocratique qu’elle nous fait revenir à l’époque des comptoirs du XIXème siècle ?
La France a-t-elle trop fait preuve de condescendance ?
La parole péremptoire et paternaliste des élites politiques françaises à l’égard de l’Afrique francophone est un paramètre essentiel pour comprendre la prise de distance et le ressentiment observés ces dernières années. Il est largement sous-estimé dans les facteurs ayant contribué à une prise de distance des élites de l’ancien « pré carré » français. Or, ce facteur est essentiel. Nous y consacrons d’ailleurs un chapitre entier de notre livre.
Ce mode opératoire consistant à tenir des propos blessants et culpabilisants est l’apanage de presque tous les présidents de la Vème République. C’est bien le problème ; François Mitterrand et Jacques Chirac avec leurs injonctions sur la démocratie, François Hollande avec la question des Droits de l’Homme, Emmanuel Macron avec ses thèmes sur la démographie. Le discours que Nicolas Sarkozy a prononcé à Dakar, en juillet 2007, en est la caricature. Près de vingt ans après, nous payons encore cette intervention qu’aucun autre chef d’État à travers le monde, y compris européen, n’aurait pu tenir en terre africaine.
Loin des partenariats « gagnant – gagnant » régulièrement vantés, chaque président français se sent ainsi obligé de donner ses conseils, de s’ériger en moralisateur en expliquant aux opinions publiques africaines ce qui est bon pour elles ; que la démocratie est un passage obligé ; combien d’enfants elles doivent faire, etc.
La France est la seule ex-puissance coloniale européenne à s’autoriser une telle liberté de ton. Sans doute parce que inconsciemment elle entend toujours façonner les Africains à son image par un message universaliste. Paris n’a pas vu que, sur ce point aussi, les Africains en ont assez. D’autant que cette approche professorale bute désormais sur les relations que les pays africains entretiennent avec des pays qui, comme la Chine, la Russie ou la Turquie, ont une attitude plus respectueuse de leur souveraineté. Les Africains sont d’autant plus agacés que Paris est proche de certains pays où les libertés publiques et la démocratie sont extrêmement faibles. Ce double standard ne passe plus.
Était-ce une erreur de s’abstenir lors du vote à l’ONU, en avril 2026, sur la résolution proclamant la traite des esclaves comme le plus grave crime contre l’humanité ?
La France n’a pas approuvé cette résolution car elle ne souhaitant pas hiérarchiser les crimes contre l’humanité. Cela peut s’entendre. En réalité, elle a surtout voulu éviter de tomber dans le débat sur les réparations et les dédommagements financiers.
Il faut remarquer que, malgré quelques avancées (rapport sur la guerre d’indépendance au Cameroun, sur le génocide de 1994 au Rwanda, sur le cas de Thiaroye au Sénégal, sur l’abrogation récente du Code Noir…), la France reste en retrait par rapport à ses partenaires européens sur les questions mémorielles. Notamment sur la restitution des œuvres pillées ou spoliées durant les conquêtes coloniales. Pour l’instant, seule une trentaine de pièces ont été rendues à plusieurs pays (Bénin, Madagascar, Sénégal, Côte d’Ivoire) alors que les autres capitales européennes en sont déjà à plusieurs milliers. Il y a encore une vraie pusillanimité à regarder l’Histoire en face. En mai dernier, le Parlement français a adopté une loi-cadre sur cette question. Mais la France est-elle prête à vider ses musées si d’aventure tous les pays africains venaient à demander une restitution en masse des œuvres qui s’y trouvent ? C’est la vraie question.
L’article « Out of Africa » – 4 questions à Peer de Jong et Frédéric Lejeal est apparu en premier sur IRIS.